Samedi 24 février 2018

Patrimoine : Jean-Michel Leniaud

Les Français remettent en cause la doctrine officielle

Le Journal des Arts

Le 30 juin 2010

Les haruspices sondaient tandis que les Français bronzaient. Il en résulta, au 31 août 1993, la publication en deux volumes d’une enquête lancée, il y a déjà quelque temps, par Louis Harris pour la Caisse nationale des monuments historiques, avec le soutien de la Fnac.

On n’en a guère parlé... Un sondage de plus, dira-t-on ! C’est vrai qu’il faut se méfier, non point des sondages, mais des intentions dans lesquelles on les sollicite : les Musées de France, par exemple, tiennent âprement à prouver qu’ils occupent la place de "Poulidor" derrière le cinéma dans le tour de France des "pratiques culturelles" (1). De l’état d’esprit aussi dans lequel on le fait ; ici, très "culpabiliste" comme le montre la question du sondage qui fait choisir entre deux grilles de qualificatifs pour désigner les amateurs de patrimoine. D’un côté : "dépassé, ignorant, conformiste, triste, élitiste, ennuyeux, coincé" ; de l’autre : "moderne, savant, découvreur, gai, ouvert, intéressant, bon vivant". Imaginerait-on pareil sondage à la sortie d’un concert Mozart ou à la porte de l’hôtel Drouot ? Ah ! La fameuse "mauvaise conscience patrimoniale" (2)...

Très culpabiliste, mais aussi fort conventionnel dans ses catégories sociologiques, qui débouchent sur des conclusions sur-hyper-réalistes. Ainsi apprend-on que la majorité des Français "qui éprouvent de la piété à l’égard du patrimoine" est faite de femmes, de plus de soixante-cinq ans, issus de l’Ouest du bassin parisien, de l’Ouest de la France et de l’agglomération parisienne ; que ce groupe participerait majoritairement à une action de conservation, que, pour beaucoup, il passe ses vacances à l’étranger, qu’il est composé de veufs et de divorcés gagnant de 6 à 8 000 F. (ce qui permet, comme chacun sait, de passer ses vacances à l’étranger). Ainsi apprend-on encore que ceux "qui n’éprouvent pas d’ennui" face au patrimoine sont en majorité des femmes (encore !), de 35 à 49ans, des cadres, de l’Ouest du bassin parisien et de l’Ouest de la France, habitant dans des villes de plus de 100 000 habitants et possédant un Deug ou plus.

Ceci dit, et précisément parce qu’il se voulait culpabiliste et conventionnel, ce sondage s’avère extrêmement intéressant, car il détruit pas mal d’a priori sur lesquels a vécu la rue de Valois pendant un  quart de siècle. À moins d’admettre que l’opinion publique ne soit décidément très arriérée par rapport aux Lumières du Palais Royal... Peut-être est-ce d’ailleurs vrai, mais continuer d’affirmer que les technocrates y étaient en phase avec la population relèvera désormais du mensonge ou de l’illusion sur plus d’un point.

Miroir, réponds-moi ! Qu’est-ce que le patrimoine ? Le passé de la France, les cathédrales ? Pas du tout : Paris, Versailles, la tour Eiffel. Ensuite et seulement, le Louvre... Des éléments de culture matérielle (vêtements, tissus, moyens de transport, outils), ou immatérielle (chansons, savoir-faire) ? Et bien, pas vraiment : de 25 à 33 % de nos concitoyens considèrent que tout ceci "ne peut pas faire partie du patrimoine". Des œuvres contemporaines ? La moitié de la population ne voit dans le patrimoine que des œuvres anciennes... En fait, la vraie réponse est donnée à propos des choix financiers : le patrimoine, c’est d’abord des sites naturels, plus que des monuments ; des lieux "près de chez soi", plus que de grands monuments ; des lieux de mémoire qui témoignent de la vie des hommes du passé (vieux villages, sites industriels), plus que des édifices monumentaux.

Des "mémoires particulières"
Le patrimoine est donc perçu comme un ensemble de "mémoires particulières" plutôt que comme le catalogue des hauts lieux de l’histoire collective. Cette réponse est, en fait, contradictoire avec celle qui place Paris, Versailles et la tour Eiffel au sommet. Elle l’est aussi avec l’opinion émise à propos de celle-ci : à qui appartient-il de financer la restauration et l’animation du patrimoine ? Pour 79 % des sondés, ces actions doivent être entièrement prises en charge par les pouvoirs publics. La politique de "mendicité" auprès du mécénat n’est pas approuvée par plus de 13 % des sondés : c’est aux pouvoirs publics de faire davantage (76 % des réponses). Et comme pour confirmer dans l’idée que l’opinion associe intimement monuments historiques et pouvoirs publics, les sondés estiment inacceptable à 78 % qu’un monument historique soit le siège social d’une entreprise.

Qu’entend-on par protéger le patrimoine ? C’est d’abord protéger l’environnement (78 %) et réglementer les constructions aux abords des monuments historiques (59 %) avant d’assurer l’ouverture à la visite (42 %). C’est dire combien l’opinion attend de l’État qu’il exerce réellement des pouvoirs de police contre ceux des élus qui n’aspirent qu’à construire de façon irresponsable : le vote de la récente loi sur l’urbanisme le montre. C’est ensuite ouvrir à la visite. Les gourous qui prônaient la réutilisation des monuments historiques comme la panacée universelle en sont pour leurs frais : 55 % des sondés sont opposés à la transformation des édifices en lieux utilitaires (bureaux, préfectures, mairies, banques, etc.), mais tout en étant favorables à des réutilisations "légères" – 67 % estiment acceptables une chambre d’hôtel au château ou une fête dans un parc ou dans une salle de château.

Et qu’entend-on par "ouvrir à la visite" ? Qu’entend-on par "politique d’animation" ? Ici encore le peuple condamne l’action conduite par les experts pendant vingt ans. Les monuments ne sont pas faits pour des animations en tous genres (concerts, théâtre, danse, expositions, etc.) : ce que le public attend de la visite, ce sont des animations historiques et artistiques en rapport avec l’histoire et l’intérêt artistique du monument. La moitié des sondés est favorable à des reconstitutions Sons et lumières ou des spectacles vivants : dussent les experts en crever de dépit, ce qu’aiment les gens, c’est le Puy-du-Fou ! Et plus simplement, le public attend des informations sur les lieux à visiter (50 %), le droit de visiter librement (62 %) et d’être informé sur ce qu’il y a d’intéressant (45 %).

Un travail de base
En somme, le public ne formule pas des exigences considérables : il n’attend pas des expositions d’art conceptuel, du théâtre sans parole ou des concerts de musique zaïroise dans les monuments ! Il demande simplement qu’on lui indique les lieux à visiter et qu’on lui donne des informations à caractère historique et artistique sur ceux-ci. Pourquoi diable les responsables de monuments iraient-ils inventer des animations toutes plus sophistiquées les unes que les autres ??Qu’ils se contentent d’effectuer un travail de base, voilà ce qui leur est demandé.

Enfin, reste la question des rapport entre patrimoine et économie. Le patrimoine doit-il être rentabilisé, comme certains l’affirment ? Seuls 18 % des sondés le pensent ; les autres considèrent qu’il doit d’abord être protégé. Le problème est reposé sous un autre angle : quels types de service inciteraient à fréquenter les lieux historiques ? Des cafés et restaurants ? Certainement pas, répondent 46 % des gens. Des commerces de souvenirs et produits régionaux ? Certainement non plus, répondent cette fois 50 % des sondés.

"Alors, Miroir", demande l’administration, "dis-moi si la population pense comme moi ! N’est-ce pas que l’État doit se désengager du contrôle de l’urbanisme et de l’environnement. N’est-ce-pas qu’il doit transférer les charges d’entretien en mécénat privé ? N’est-ce pas qu’il doit ouvrir la porte aux marchands du Temple ! N’est-ce-pas que l’objectif d’ouverture à la visite n’est pas suffisant et qu’il faut aussi réutiliser les monuments ! N’est-ce-pas que les animations dans les édifices doivent faire oublier qu’on est dans un monument historique (lancers de montgolfière, art contemporain, bandes dessinées, etc) ? Miroir, réponds-moi. N’est-ce-pas que ceux qui paient un droit d’entrée au profit de la Caisse des monuments historiques sont des gens "coincés" !

A tout ceci le miroir a répondu non. Aux pouvoirs publics de prendre le patrimoine en charge et de le protéger, ajoutent les citoyens-contribuables. Du coup, s’interroge le Parisien ( 19 septembre 1993) : "Une action est-elle possible pour changer les mentalités et laquelle ?" : Oui, changer le peuple.

(1) D’après Emmanuel de Roux, la direction des musées de France se placerait immédiatement après Jurassic Park (\"Bonne année pour les musées\", Le Monde, 9-10 janvier 1993). Dans un entretien accordé au Parisien à propos des Monuments historiques, le ministre de la Culture donne une information différente : \"La fréquentation des monuments historiques constitue la pratique culturelle la plus répandue et la mieux répartie parmi les Français\", \"Vingt milliards pour les monuments historiques\", Le Parisien, 19 septembre 1993).

(2) Jean-Michel Leniaud, \"la Mauvaise conscience patrimoniale\", dans le Débat, janvier-février 1994, pp. 168-178.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Les Français remettent en cause la doctrine officielle

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