Le Jour où… Lord Carnarvon a été frappé par la malédiction de Toutânkhamon

Par Pierre Wat · L'ŒIL

Le 25 avril 2019 - 574 mots

Chaque mois, Pierre Wat raconte un jour dans la vie d’un artiste, entremêlant document et fiction pour mieux donner à voir et à imaginer.
Je sens que c’est la fin. Mon médecin ne veut rien me dire, mais je lis dans ses yeux ce que sa bouche n’avouera pas. Et puis ma chienne, ma pauvre petite Susie n’arrête pas de gémir. Je suis sûr qu’elle a compris. Je vois déjà les titres des journaux : « La malédiction de la momie. Lord Carnarvon meurt après avoir découvert le tombeau de Toutânkhamon. » Quelle ironie ! Nos journaux adorent les nouvelles sensationnelles. Il est certain que c’est plus intéressant que de parler d’une stupide piqûre de moustique tailladée au rasoir, au Caire, un matin où j’étais si pressé de retrouver Carter… Bon sang, Carter ! Comme j’aimerais être avec vous, dans les sables de la vallée des Rois, au lieu de mourir bêtement à Highclere. Dieu sait que je l’ai aimé, ce château, mais que tout ceci me semble dérisoire depuis que j’ai vu les pyramides. J’ai gardé auprès de moi le télégramme qu’il m’avait envoyé : « Nous avons enfin fait une merveilleuse découverte dans la vallée, une tombe somptueuse dont les sceaux sont intacts ; l’avons refermée jusqu’à votre arrivée ; félicitations. » De quelle patience il a dû faire preuve, pour continuer à fouiller après huit années de vaines recherches. J’ai douté. J’avais tort. Je suis rentré en Angleterre. Je l’avais autorisé à continuer. « Encore un an », m’avait-il demandé. « Vous ne regretterez pas votre argent. » J’ai dit oui. Je lui devais bien ça. Peu m’importe l’argent. J’ai acheté dans ma vie plus de voitures et de chevaux que toute la noblesse du comté de Hampshire réunie. Carter m’a sauvé de l’ennui. Ça n’a pas de prix. Dès réception du télégramme, je me suis précipité à Louxor, accompagné de ma fille, Evelyn. Mes malles étaient à peine défaites. Il m’avait attendu pour ouvrir la tombe. Oui, décidément, quel homme patient. Trois semaines sans rien faire si ce n’est déblayer l’accès à l’escalier qui s’enfonçait dans le sol de la vallée. C’est un porteur d’eau, par hasard, qui avait aperçu la première marche. Quand je suis arrivé, tout l’escalier était dégagé, et, en bas, on voyait la porte. Le premier jour, nous avons ouvert celle-ci, qui donnait sur un couloir où l’on voyait distinctement des traces de pillages. Carter ne disait rien. Nous nous taisions tous, comme si nous étions prisonniers de son silence. Au fond du couloir il y avait une autre porte, avec le sceau de la nécropole : un chacal couché et neuf prisonniers. Le lendemain, c’était le 26 novembre je crois, un trou a été fait, à la barre de fer, dans le haut de la deuxième porte. Carter fut le premier à s’approcher. Il a introduit une bougie dans le trou, et puis il a regardé. Combien de temps cela a-t-il duré ? Je suis incapable de le dire. Je me souviens seulement du bruit que faisait mon cœur dans ma poitrine, et de son battement, dans mes tempes. Je ne voyais que son dos, mais je pouvais lire dans ce dos-là qu’il appartenait à un homme fasciné. C’était comme si tout son être était aspiré par ce trou minuscule où vacillait une lumière. Au bout d’un long moment, ne sachant trop que faire, j’ai osé demander : « Pouvez-vous voir quelque chose ? » « Oui », répondit Carter. « Des choses merveilleuses. Tout simplement merveilleuses ! »
« Toutânkhamon, le trésor du pharaon »,
du 23 mars au 15 septembre 2019. Grande Halle de la Villette, 211, avenue Jean-Jaurès, Paris-19e. De 10 h à 20 h. De 18 à 24 euros. expo-toutankhamon.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°723 du 1 mai 2019, avec le titre suivant : Le Jour où… Lord Carnarvon a été frappé par la malédiction de Toutânkhamon

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