Mercredi 18 septembre 2019

Chaque mois, Elizabeth Couturier présente un objet cher à un artiste. Ce mois-ci...

La gélatine de Natacha Lesueur

Par Élisabeth Couturier · L'ŒIL

Le 14 avril 2014 - 598 mots

Natacha Lesueur hésite: « C’est difficile pour moi de privilégier un objet plutôt qu’un autre. Je suis une collectionneuse compulsive et mon atelier ressemble à une grotte d’Ali Baba.

J’accumule aussi bien des bijoux, des chaussures et des sacs, que des coquillages, des papillons ou des insectes. Certains éléments ont été utilisés à l’occasion d’un travail, les autres pourront me servir un jour ! » Après mûre réflexion, elle choisit d’évoquer quelque chose d’atypique pour cette chronique : la gélatine. «  Pourquoi pas ? Il s’agit de mon matériau fétiche, après tout ! » Pour sûr, cette matière gluante et transparente, qui se présente le plus couramment sous forme de feuilles brillantes à faire fondre dans de l’eau chaude, prend une place importante dans l’élaboration de ses images. Devinez d’où lui est venue l’idée ? Je vous le donne en mille : d’Angleterre, lors d’un échange dans le cadre du programme Erasmus !
Elle se souvient : « J’étais fascinée par leurs desserts chimiques aux couleurs pimpantes. Leur fameuse jelly. Là-bas, elle est vendue sous forme de petits blocs. » L’idée lui est aussitôt venue d’en faire un usage plastique : « J’ai alors réalisé des photographies intitulées Impression d’Écosse et d’Angleterre, des petits paysages dessinés en gélatine. Je fabriquais des moules dans lesquels je coulais cette matière visqueuse aux couleurs criardes. »

Depuis, Natacha Lesueur a creusé la question, et s’est aperçue que la gélatine tenait une place importante dans la gastronomie française un peu vieillotte et surannée. Très prisés chez les traiteurs, les aspics, comme les œufs au jambon saisis dans la gelée, lui donnent envie d’orner les crânes de ses modèles d’aliments pris dans la gélatine et de confectionner des coiffes « archiboldesques » avec de la charcuterie, des poissons, des fruits et des légumes. « À l’origine, explique-t-elle, la gelée est un agent conservateur qui protège de la pourriture et des odeurs. C’est aussi un agent épaississant. Surtout, elle est fabriquée à partir de la peau, des os et du cartilage de porc ou de poisson. » Elle ajoute : « C’est un matériau malléable, “façonnable”, facile à mouler, à couler… Finalement, c’est une matière informe qui prend la forme que l’on veut bien lui donner. » On croirait entendre parler une sculptrice. Disons une photographe plasticienne qui compose minutieusement en amont chacune de ses prises de vue. La gelée peut servir à matérialiser une larme, une goutte de sang, ou, mélangée avec des pigments fluorescents, à recouvrir des plantes exotiques et à leur donner une brillance artificielle, comme dans sa dernière série Ombres blanches. Elle poursuit : « Appliquée sur le corps, la gélatine renvoie aux fluides et sécrétions naturelles, les larmes, la salive, la transpiration…

Elle introduit une sorte d’irréversibilité de l’enveloppe charnelle… » Mais encore ? : « La nature organique de la gelée et son instabilité lui confèrent une symbolique proche du thème de la vanité. Cela souligne l’impermanence de la vie. Par ailleurs, c’est une matière propice à la lumière comme la photographie, c’est brillant et luisant. » Nous y voilà, la boucle est bouclée. Natacha Lesueur retombe sur ses pieds ! Elle conclut : « L’utilisation de la gelée est parfois compliquée. Je suis obligée de la garder au frais, car, dans un studio photo, avec les projecteurs qui chauffent, elle se liquéfie trop vite.  Sur mes images, la gelée me permet d’obtenir une double brillance. Comme si le tirage était hypervitrifié. » Il n’y a pas à dire : quand un artiste s’intéresse à une matière, il en exprime toutes les composantes. Et ménage ses effets ! 

« Natacha Lesueur Ombres blanches »
Musée national Marc Chagall, Nice du 22 février au 19 mai 2014

« Picasso, Magritte, Warhol… une exposition aux visages multiples »
Centre de la Vieille Charité, Marseille, jusqu’au 22 juin 2014

« Grey Flags »
Galerie Backslash, Paris-3e, commissaire Timothée Chaillou, du 9 avril au 17 mai 2014

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°668 du 1 mai 2014, avec le titre suivant : La gélatine de Natacha Lesueur

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