Google et les maitres

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 mars 2016

Vaciller
Le marché de l’art vacille. Selon Les Échos ou Le Journal des Arts [du groupe Artclair], il « ralentit » ou il « dégringole ».
Tant mieux !, tant il semble entraîné dans une hausse incontrôlée. Les prix déraisonnables atteints par l’art moderne et contemporain, le recul des enchères au sein de maisons de ventes lancées dans une course effrénée pour offrir des garanties exorbitantes aux vendeurs, le dévissage des bourses et
la crise asiatique expliquent ce phénomène. Les affaires judiciaires qui secouent le milieu aussi, parmi lesquelles les affaires Bouvier, celle des cols rouges de Drouot ou celle du Cranach du prince de Liechtenstein qui, saisi en mars par la justice française, pourrait déboucher sur un important trafic mondial de faux… Le marché vacille, donc, doit-on pour autant s’en réjouir ? Pas totalement.

Car il n’existe pas un seul, mais plusieurs marchés de l’art, qui coexistent parfois sans se croiser. Ce marché de l’art spéculatif, ancien ou contemporain, qui use et abuse de l’effet de la communication n’est pas représentatif de l’ensemble du marché de l’art. Dans un essai très instructif publié en février au sein d’un ouvrage collectif intitulé La Valeur de l’art contemporain [Puf, 112 p., 9 €], Nathalie Moureau rappelle que, spécificité du marché de l’art, la valeur économique (prix) d’une œuvre n’est pas liée à sa valeur artistique (qualité), et qu’« il convient de ne pas assimiler prix élevé et qualité artistique ». Ainsi, observe l’économiste, plus le « décrochage » entre les deux valeurs est important, plus le processus est spéculatif. Il s’agit donc de savoir de quel marché de l’art on parle. Si le marché spéculatif est détestable, l’autre, en dépit de son absence de régulation, joue un rôle aussi important que les musées dans l’écosystème de l’art et, notamment, pour citer Nathalie Moureau, dans « la mécanique de la formation artistique » d’une œuvre ou d’un artiste. Outre que les galeries sont souvent les premières à prendre le risque de soutenir un artiste, elles sont aussi les premières à favoriser l’entrée d’une œuvre dans une collection publique, à permettre l’édition d’un catalogue, etc. Idem pour les collectionneurs. On peut même défendre l’idée que, si l’histoire de l’art bénéficie, comme aucune autre discipline des sciences humaines, d’une littérature aussi abondante (catalogues d’expos, de ventes, raisonnés…), c’est grâce au marché de l’art. Celui-ci vacille, faut-il s’en réjouir ?

Google et les maitres
« C’est moi, Lee Sedol, qui ai perdu, mais pas l’humanité », a déclaré le joueur de go sud-coréen à l’issue de la troisième partie qui l’opposait en mars à AlphaGo, le programme d’intelligence artificielle développé par DeepMind (Google). La défaite du joueur est d’autant plus cinglante que le go était jusqu’alors considéré comme le dernier jeu d’intelligence dans lequel l’homme surpassait encore la machine – Garry Kasparov ayant abdiqué au jeu d’échecs en 1997 face à l’ordinateur Deep Blue (IBM). La défaite de l’un des meilleurs joueurs de go au monde sonne donc, n’en déplaise à Lee Sedol, comme la capitulation du genre humain devant la machine et, peut être, comme la fin des « grands hommes ». Ironie du calendrier, cette déroute est concomitante de la parution en français de Fureur divine, Une histoire du génie [Fayard, 386 p., 24 €] de Darrin M. McMahon, ouvrage dans lequel l’historien américain raconte la longue histoire du génie, depuis l’Antiquité grecque et romaine – le premier emploi du latin genius est recensé chez Plaute –, jusqu’au physicien Albert Einstein, « génie des génies » mais aussi « dernier titan ». Car, nous dit McMahon, « le génie est mort » après la Seconde Guerre mondiale, dissous « dans la multitude » des génies humains. « Si le “problème du génie” d’autrefois était de savoir comment le reconnaître et l’identifier, celui du génie actuel est d’être omniprésent »,

tout le monde pouvant être revendiqué comme un « génie » dans son domaine. Or, « si le génie est partout, il n’est plus nulle part », écrit logiquement l’historien, qui ajoute : « Le génie est mort : vive le génie de l’humanité. » Sauf que l’humanité n’est plus au meilleur de sa forme, battue à plate couture par AlphaGo, cette machine douée d’intelligence artificielle. Mieux, d’inventivité artificielle ! Car le véritable séisme opéré par AlphaGo n’est pas d’avoir analysé des milliers de parties de go pour reproduire autant de combinaisons, mais d’avoir simulé l’intuition et la créativité, deux aptitudes que l’on pensait exclusivement humaines. C’est grave, docteur ? Peut-être, puisque rien n’interdit plus d’imaginer une machine qui serait capable de simuler la création, bref, de produire des œuvres d’art en inventant de nouvelles ruptures esthétiques. Que fera demain Google des siècles d’histoire de l’art qu’il aura emmagasinés à partir de la numérisation en HD des œuvres conservées dans les musées du monde entier ? La firme ne vient-elle pas déjà de dévoiler une machine à dessiner des portraits ? Certes, le résultat n’est pas encore concluant, mais pour combien de temps ? Comme le prédit Darrin M. McMahon, « l’intelligence artificielle […] est peut-être la dernière frontière du génie ».

Et Picasso le dernier représentant, avec Einstein, d’une ligue des gentlemen extraordinaires en voie de disparition…

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°689 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : Google et les maitres

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