Mardi 11 décembre 2018

Faut-il encore garder des œuvres d’art du Sud dans les musées du Nord ?

Par Jacques Attali · Le Journal des Arts

Le 4 octobre 2018 - 531 mots

Peut-on encore garder dans les musées d’Europe des œuvres volées, ou acquises à vil prix, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie ? Ces pillages ont même eu lieu entre pays du Nord : un des plus connus étant l’extravagant déménagement de couvents et de châteaux d’Europe, remontés pierre par pierre à New York, en d’étranges architectures, sous le nom de cloisters.

Ces pillages continuent, partout dans le monde, en particulier aujourd’hui en Syrie, en Irak et le marché international de l’art se nourrit de ces trafics.

Depuis deux siècles, les pays pillés exigent le retour de leurs chefs-d’œuvre. Dès 1834, les Grecs ont réclamé le retour à Athènes des frises du Parthénon, achetées en 1801 à vil prix par l’ambassadeur anglais auprès du Sultan, Lord Elgin, et transportées à Londres. Un peu plus tard, les Turcs ont réclamé qu’on leur rende le temple de Pergame démonté à la fin du XIXe siècle par des archéologues allemands, puis remonté et installé dans un musée du même nom à Berlin. Aujourd’hui, les Égyptiens réclament, entre autres chefs-d’œuvre, la pierre de Rosette conservée depuis plus de deux siècles au British Museum de Londres, l’obélisque de Louxor installée place de la Concorde à Paris, et le buste de Néfertiti conservé au Neues Museum de Berlin.

On peut désormais penser que les pays du Sud doivent retrouver tous les éléments de leur identité, et d’abord leurs trésors artistiques volés par les grandes puissances d’antan. Ce n’est pas si simple. Et ce qui vient de se passer au musée de Rio de Janeiro, (créé en 1818 par l’empereur Dom João VI, abrité depuis 1892 dans le palais de São Cristóvão, résidence de la famille impériale portugais, entièrement détruit le 3 septembre dernier par un incendie) conduit à la prudence : le musée n’avait ni portes coupe-feu, ni extincteur, ni détecteurs de fumée. Et toutes les œuvres qu’il contenait sont perdues à jamais.

De fait, aujourd’hui, très peu de pays sont assez sûrs pour que des œuvres d’art y soient véritablement protégées dans des musées. Alors, que faire ? Faut-il concentrer tous les trésors de l’humanité dans quelques coffres-forts ? Des textes internationaux ont tenté de créer un cadre légal à ses restitutions. Ils sont restés, pour l’essentiel, lettre morte.

Une bonne solution serait de créer un statut nouveau pour les trésors majeurs de l’art mondial, tableaux, sculptures. Et de les inscrire sur une liste, que l’Unesco (l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) pourrait établir et qui en ferait la propriété inaliénable de l’humanité. Cette liste viendrait compléter celle qui répertorie les sites considérés comme patrimoine mondial et celles qui rassemblent les diverses formes du patrimoine mondial immatériel.

On pourrait considérer que les œuvres enregistrées sur ces listes, propriété de l’humanité, ne sont qu’en dépôt dans les musées qui les détiennent aujourd’hui. Ces musées auraient une responsabilité particulière et ils seraient aidés plus que d’autres. Ils pourraient perdre leur accréditation s’ils ne respectent pas des normes de sécurité particulièrement exigeantes. Dans ce cas, les œuvres devraient être transférées dans d’autres lieux plus sûrs.

Utopie ? Sans doute. Comme tout ce qui permettra à l’humanité de protéger son passé pour construire son avenir.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Faut-il encore garder des œuvres d’art du Sud dans les musées du Nord ?

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