Dimanche 21 octobre 2018

Et si... Spectale

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 20 mai 2016 - 879 mots

ET SI… Avec des si on mettrait Paris en bouteille. L’adage est connu : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé », dit Pascal dans ses Pensées, qui souligne par là que, sans la beauté de la reine d’Égypte – qu’elle soit inventée ou non par Shakespeare importe peu ici –, Rome serait demeurée une république. Ce mode de raisonnement, appelé « histoire contrefactuelle » ou « uchronie » dans sa version littéraire (mot inventé par Renouvier en 1857), est le sujet d’un livre passionnant écrit par deux historiens français : Pour une histoire des possibles [Seuil, 450 p., 24 €]. En France, « ces fictions plaisantes sont inutiles, la cause est entendue », ironisent Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou dans leur introduction, qui font néanmoins la démonstration  au fil de leur enquête de la pertinence de l’approche contrefactuelle – la What if History américaine. Celle-ci émerge à la fin du XVIIIe siècle en Europe et aux États-Unis, mais le premier ouvrage d’histoire alternative est publié en 1836 par Louis Geoffroy : Napoléon et la conquête du monde, 1812-1832. Et si Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo, quel cours l’histoire aurait-elle suivi ? That is the question… Au début du XXe siècle, un auteur américain établit un répertoire des possibles, avec la victoire des Arabes à Poitiers en 732, la réussite de l’Invincible Armada en 1588, etc. Si l’analyse contrefactuelle a fait les beaux jours de la  presse et de la littérature – en 1921, Jacques Rigaut fait subir une chirurgie esthétique au nez de Cléopâtre –, elle prend une tournure plus sérieuse ces dernières années en économie, en politique et dans la bande dessinée historique – Et si la France avait continué la guerre est une BD parue en 2010 sur les scénarios possibles de mai-juin 1940. Mais quid de l’histoire contrefactuelle de l’art ? Outre l’uchronie d’Éric-Emmanuel Schmitt, qui imagine ce qui se serait passé le 5 octobre 1908 si Adolf Hitler avait été admis à l’École des beaux-arts de Vienne [La Part de l’autre, 2003], celle-ci n’a pas encore fait son entrée dans la discipline de Vasari. Et si, par exemple, le 14 janvier 1506, le Laocoon n’avait pas été découvert à Rome, quel tour auraient pris la sculpture de Michel-Ange et la peinture de Titien ? Et si le vœu de Picasso d’arrêter la peinture en cas de guérison de sa sœur atteinte de diphtérie avait été exaucé ? Et si, il y a cent ans, Hugo Ball, Marcel Janco, Tristan Tzara, Hans Arp et Sophie Taeuber ne s’étaient pas retrouvés au Cabaret Voltaire à Zurich ? Dada n’aurait alors pas vu le jour. Rauschenberg n’aurait peut-être pas remporté la Biennale de Venise et le regretté François Morellet n’aurait pas pu lancer, avec humour : « Duchamp a clamé que c’était le regardeur qui faisait l’œuvre ; encore une chose que ce salaud a dite avant moi ! » Et si, donc, Dada n’avait pas existé ? C’est l’histoire forcément contrefactuelle que nous vous proposons ce mois-ci de lire dans L’Œil. Manière, pour nous, de célébrer les cent bougies de l’esprit, encore vivant, de Dada.

SPECTACLE Huang Yong Ping, lui, n’a pas mis Paris en bouteille, mais plus de trois cents containers maritimes, le squelette d’un serpent géant et un gigantesque bicorne noir napoléonien dans le Grand Palais [Monumenta, jusqu’au 18 juin]. La spectacularisation de l’art est une tendance lourde, par les dimensions des installations, mais pas seulement. On va désormais parfois visiter les galeries,  les musées ou les centres d’art, comme on va « au spectacle ». D’ailleurs, le monde du « spectacle » le leur rend bien. Souvenons-nous de Picasso Baby, la performance du chanteur Jay Z, inspirée du travail de Marina Abramovic, réalisée à la Pace Gallery à New York ; c’était en 2013. Depuis, en février 2016, la chanteuse Adele a interprété l’un de ses titres au Broad Museum (Los Angeles), au sein de l’Infinity Mirrored Room de Yayoi Kusama, et le rappeur will.i.am a dévoilé, en avril, son clip réalisé à partir de tableaux du Louvre (Mona Lisa Smile). Ce mois-ci, le plus rockeur des écrivains français, Michel Houellebecq, expose son bilan de santé au public de Manifesta, à Zurich, quelques jours avant l’ouverture de son exposition, le 23 juin, au Palais de Tokyo où a été un moment envisagé un concert d’Iggy Pop… Entre-temps, Xavier Veilhan a été choisi pour représenter la France à la Biennale d’art contemporain de Venise en 2017. Son projet, intitulé Merzbau musical, prévoit de transformer le pavillon français en salle de concerts, où Pharrell Williams – qui avait donné une représentation surprise à la Galerie Perrotin en 2014 – pourrait se produire… Au Grand Palais, à l’exception  d’un concert donné par l’Orchestre national de jazz le 17 juin en clôture de la manifestation, aucune star internationale n’est annoncée ; seulement des containers, empilés et vides. Vides des produits fabriqués par l’économie impérialiste chinoise, dont l’installation veut pourtant faire le constat. Vides de toute transcendance aussi, pour ne pas dire vides d’un sens qui se limite à un rébus : containers serpent empereur = impérialisme économique de la Chine. Et si,  pour une fois, l’artiste avait fait appel à une star du spectacle ?

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°691 du 1 juin 2016, avec le titre suivant : Et si... Spectale

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