Courrier - Ernest Pignon-Ernest

Par Ernest Pignon-Ernest · Le Journal des Arts

Le 29 octobre 2014 - 865 mots

Suite à la parution de l’article « Une brève histoire du street art », plusieurs lecteurs du Journal des Arts se sont étonnés auprès de moi de la teneur des quelques phrases qui m’y sont consacrées. J’y suis présent comme l’un des tout premiers initiateurs de cette pratique, ce qui est exact, mais par la suite chaque ligne contient une contre-vérité ou une approximation des plus ambiguës, sinon insidieusement malveillantes, susceptibles de faire apparaître ma démarche comme suspecte ou peu rigoureuse. Reprenons cela en détail, une citation après l’autre : « Il jouit depuis ses débuts d’une reconnaissance critique et institutionnelle. »

Mes premières interventions in situ datent des années 1965-1966, elles n’étaient jamais signées, et je les ai développées durant plus de dix ans sans que l’on sache qui en était l’auteur. À part, il est vrai, quelques échos dans la presse alternative post 1968 qui a repéré ce qu’il y avait de nouveau et de transgressif dans cette pratique. Le premier livre sur mes interventions (1) est sorti en 1979 à l’occasion de ma toute première exposition, réalisée à l’initiative de Suzanne Pagé, à l’ARC, Musée d’art moderne de la ville de Paris, dans le prolongement direct de l’action de Pierre Gaudibert. Pour ce qui est de la reconnaissance des institutions, voici quelques précisions qui donnent la mesure des « faveurs officielles » dont je jouis : alors que je vis à Paris et à Nice, je ne suis présent ni dans le Frac Île-de-France ni dans celui de Provence-Côte d’azur qui réunissent plusieurs milliers d’œuvres. Le Centre Beaubourg a deux dessins acquis il y a trente-cinq ans, depuis, silence total. Quant au Fond national d’art contemporain, il a acheté une photo il y a vingt ans !

Au sujet de ma « formation académique »...
J’ai quitté l’école à quinze ans et n’ai suivi aucun cursus artistique, aucune formation de quoi que ce soit. Bien sûr, à travers cette formulation, il s’agit de suggérer que la forme de réalisme travaillé par le dessin que j’ai forgé, dans le but exclusif d’affiner l’inscription de mes images dans l’espace réel, est le fruit d’un académisme. Dois-je répéter que ce qui est figuré dans mes images et la façon dont cela est figuré prennent en compte le lieu dans lequel je vais les inscrire, à la fois le lieu physique et son potentiel symbolique, sans oublier la manière dont celui-ci sera abordé. Car cette rencontre est rarement frontale, autrement dit la suggestion d’espace proposée et la tension entre un effet de réel et l’affirmation d’une fiction, appelons cela « la mise à distance » qui anime mes dessins, n’ont rien à voir avec un cadre et un rendu académique. Il y a là pire qu’un malentendu : c’est, comme cela ne se dit pas, un « mal regardé », certainement volontaire.

Continuons par : « sa façon d’articuler interventions in situ et commandes publiques »...
Ma dernière commande publique date d’il y a vingt-cinq ans et ne concernait pas mes « collages ».
Ensuite : « Si l’on considère que l’art urbain se définit d’abord par sa gratuité et son illégalité, de toute évidence Ernest Pignon-Ernest échappe à l’estampille. »

Gratuité et illégalité sont en effet des caractéristiques essentielles de nos pratiques (2). Laisser entendre que mes interventions ne correspondent pas à ces critères met gravement en cause l’authenticité de ma démarche. Toutes mes interventions, leurs thèmes, les lieux, les dates choisies sont le fruit de ma seule décision, aucune de ces interventions n’a été le résultat d’une commande. J’ai réalisé moi-même tous les collages (3) sans demander jamais ni argent ni autorisation. Qui aurait pu légaliser les collages sur la Commune, sur l’avortement, l’immigration, les expulsions, l’apartheid ? Qui peut imaginer que j’aurais sollicité une autorisation pour intervenir à Soweto, dans le Chili de Pinochet, à Alger ou à Ramallah ?

Avec pour titre Before Banksy (à partir d’un entretien dans lequel il disait que j’avais fait « ça » trente ans avant lui), le Courtaud Institut de Londres a consacré récemment une journée à mes travaux. Beaucoup d’artistes avaient tenu à y assister ou m’ont écrit par la suite. J’en ai été très touché, comme je suis très sensible au fait que JR, Jef, C215 et bien d’autres déclarent que j’ai inspiré leur démarche (là, pour une fois, la journaliste n’a pas tort : il semble bien que j’ai eu quelque influence)… C’est à l’aune de tout cela que j’ai été particulièrement contrarié, voire blessé, par cette accumulation de fausses informations (je m’interroge d’ailleurs sur leur source), car un tel article entend jeter une espèce de suspicion sur mon parcours et l’éthique qui l’anime depuis bientôt cinquante ans.

Notes

(1) Catherine Humblot et Marie-Odile Briot, La peau des murs, éditions Avila
(2) Comment Stéphanie Lemoine applique-t-elle ces critères rigoureux à toutes les peintures murales, comme celles du 13e arrondissement, exclut-elle ces artistes de la nébuleuse street art ?
(3) Le seul collage que je n’ai pu réaliser moi-même depuis des décennies se situe à la fin de mon parcours Mahmoud Darwich en Palestine ; l’armée israélienne ne m’ayant pas laissé entrer à Gaza, je l’ai « piloté » via Internet avec des artistes gazaouis.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°422 du 31 octobre 2014, avec le titre suivant : Courrier - Ernest Pignon-Ernest

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque