Mardi 22 septembre 2020

Comment construire de nouveaux « Empires » ?

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 13 avril 2016 - 657 mots

Bientôt, nous allons découvrir comment Huang Yong Ping s’empare de la nef du Grand Palais. « Empires » (1) veut dresser « un paysage symbolique du monde économique d’aujourd’hui ». Déployée sur 13 500 m2, grimpant à 45 m de hauteur, l’installation se composera d’une « architecture de couleur constituée de huit îlots, surplombée d’une structure dont l’ombre portée se mêlera – par son sens et sa forme – à celle des nervures métalliques de la verrière ». Le budget de cette Monumenta sera-t-il à la hauteur des précédents ? La Réunion des musées nationaux ne veut le communiquer qu’à l’issue de la manifestation, une fois connues les recettes de billetterie, de privatisations, de mécénat… Elle se borne à indiquer que l’installation est réalisée « avec le soutien de Kamel Mennour », galeriste de l’artiste. L’ampleur des sommes en jeu et cette nouvelle association public-privé devraient heurter ceux qui, comme l’historien Marc Fumaroli, dénoncent depuis longtemps « l’abdication de l’État au profit du marché », ou qui, à l’instar de la sociologue Nathalie Heinich, y voient « des subventions déguisées, un abus de bien social ». L’an dernier, le JdA (2) relevait que vingt-deux des pièces de Valérie Belin sur les vingt-neuf exposées au Centre Pompidou provenaient de la Galerie Nathalie Obadia. Le commissaire, Clément Chéroux, rappelait que la photographie est un multiple et qu’il était plus simple de s’adresser à un seul prêteur, la galeriste faisait valoir qu’elle n’avait pas interféré dans le choix des pièces, une nouvelle série. Récemment, le New York Times rapportait que les galeries disaient être constamment sollicitées par des institutions en manque de moyens, non seulement pour produire les pièces, mais aussi pour financer le transport, le catalogue, le dîner d’ouverture… Une galerie affirmait recevoir une à deux fois par mois des demandes allant de 5 000 à 50 000 dollars. Ce serait abusif, pernicieux, des choix, des limites s’imposent.

Besoin de créer
Autrefois, les musées s’interdisaient d’emprunter des œuvres dans le commerce. Ils ne voulaient pas enrichir un marchand de la plus-value engendrée par une exposition prestigieuse. Cette déontologie valait pour les artistes anciens et modernes, encore que la découverte par un marchand d’un tableau inédit, le financement de la recherche historique d’attribution, de la restauration et l’intérêt pour le public de découvrir cette œuvre parmi les autres auraient pu mettre un bémol à ce dogme. Il en est tout autrement pour les artistes vivants. Ceux-ci ont besoin de créer et donc d’avoir des lieux pour s’exprimer, d’amples expositions pour intéresser le public, lequel y trouvera du sens, par la nouveauté, la radicalité. Quel artiste refuserait le Grand Palais, si son projet pouvait s’y inscrire ? Le ministère de la Culture n’a plus les moyens de lui permettre de le réaliser, et s’il pouvait financer intégralement la production, il en deviendrait le propriétaire. Qu’en ferait-il alors, comment conserver l’œuvre, la montrer ?

L’exposition par des institutions publiques et à leurs frais de collections privées est, en revanche, beaucoup plus discutable. Les pièces ont déjà été acquises auprès des artistes et c’est avant tout leur propriétaire qui tirera profit de leur valorisation. La reconnaissance de l’art vivant, le soutien direct aux artistes par le financement de leur création « monumentale » à destination d’une exposition publique passent par de tels mariages entre producteurs publics et acteurs privés. L’État ne doit pas seulement préserver le patrimoine. La déontologie concerne la transparence des coûts et leur répartition, le mode de sélection des artistes, l’attitude face à des galeries désormais en position dominante. The Art Newspaper a constaté qu’aux États-Unis, entre 2007 et 2013, près d’un tiers des monographies présentées par des musées consacraient des artistes défendus par cinq galeries, seulement. Art, finance et pouvoir ont toujours cohabité, voyons donc ce « paysage symbolique du monde économique d’aujourd’hui » tracé par Huang Yong Ping !

Notes

(1) « Empires », Monumenta, Grand Palais, Paris, 8 mai-18 juin.
(2) lire le JdA no 440, 4 septembre 2015.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Comment construire de nouveaux « Empires » ?

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