Mercredi 21 février 2018

Aussitôt fait, aussitôt (re)vendu

L'ŒIL

Le 12 février 2008

A feuilleter les catalogues de ventes aux enchères et à regarder d’une manière attentive les notices de présentation des œuvres contemporaines, l’amateur un peu naïf peut vite avoir le tournis. Prenons, par exemple, la vente du 17 mai, organisée par Christie’s à New York. On peut y voir une peinture d’Elizabeth Peyton, une acrylique d’Agnes Martin et une table d’autopsie de Damien Hirst exécutées en 1999, une photographie d’Andreas Gursky et une peinture de Chris Ofili de l’an 2000.
Vendues une première fois en galerie il y a moins d’un an, ces pièces sont passées entre les mains de collectionneurs privés et se retrouvent déjà sur le marché. Symptomatiques de cette accélération incroyable, les quatre pièces de Maurizio Cattelan dont l’une des deux versions de La Nona Ora (l’autre est exposée ce mois-ci à la Biennale de Venise), représentant le pape écrasé sous une météorite, datée 1999, est reproduite en couverture du catalogue de cette vente de mai (est. 400/600 000 $). Emmanuel Perrotin, le marchand parisien de cet artiste âgé d’une quarantaine d’années et peu productif, avoue son agacement devant des reventes aussi rapides : « J’ai parfois le sentiment que mes collectionneurs sont devenus des succursales de ma galerie ». Il faut dire qu’en moins de deux ans, huit œuvres de Cattelan sont passées aux enchères dont une sculpture représentant une autruche, la tête dans le sol, vendue 270 000 $ le 16 novembre 2000, qui a mis le feu aux poudres. Elle a été suivie par Untitled (Gérard), un mendiant enveloppé de couvertures, adjugé 253 000 $ le 8 février 2001 à un collectionneur européen, également par Christie’s. « Cattelan est devenu une star internationale avant d’être pris par le marché américain. Pendant 13 ans, il n’avait qu’un succès auprès des critiques et des musées, sans pression commerciale », précise Emmanuel Perrotin. Il n’empêche. Est-il normal qu’un collectionneur sérieux se sépare d’une œuvre comme La Nona Ora qu’il disait digne il y a quelques mois de figurer dans sa future fondation ? Spéculation ou « consécration de leur flair » comme dit gentiment le marchand pour excuser les collectionneurs en mal de reconnaissance d’un hobby qui leur coûte parfois très cher ? L’acte de revente n’enlève rien à leur passion, mais il peut l’entacher de visées purement spéculatives. Pour éviter ces dérapages, le marché de l’art doit créer des conditions nouvelles en obligeant, par exemple, le propriétaire d’un objet à attendre deux ou trois ans avant de le remettre dans le circuit. Comme la télévision publique avait su le faire pour les films nouveaux.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°527 du 1 juin 2001, avec le titre suivant : Aussitôt fait, aussitôt (re)vendu

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