Dimanche 25 juillet 2021

Artivistes Artistes

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 28 juin 2021 - 823 mots

Artivistes -  Il y a cinq ans, l’artiste Ai Weiwei se faisait photographier sur une plage de galets de Lesbos, en Grèce. Réalisée par le photoreporter Rohit Chawla pour India Today, l’image n’avait rien d’une photo de vacances : allongé sur le ventre, la jambe gauche légèrement repliée, l’artiste chinois reproduisait l’image du petit Aylan Kurdi, l’enfant syrien mort noyé en septembre 2015. Avec cette photo, l’artiste avait indigné le monde au moins autant que le monde avait été auparavant ému par les images du petit Aylan. Depuis, cinq années ont passé, ni l’émotion suscitée par la mort d’Aylan ni l’indignation soulevée par Ai Weiwei n’ont changé quelque chose à la situation des migrants…

Cela se saurait si l’art pouvait changer le monde. Faute de cela, il s’emploie à faire pression sur lui. Certains artistes en ont même fait leur spécialité, comme l’Espagnol Santiago Sierra. En 1999, à La Havane, celui-ci rémunère 30 dollars six hommes pour leur tatouer une ligne droite indélébile dans le dos. L’artiste dénonce ainsi la pauvreté des travailleurs cubains prêts à vendre littéralement leur peau pour survivre. Sept ans plus tard, Sierra remet le couvert en transformant, cette fois, une ancienne synagogue de la région de Cologne en une chambre à gaz que les visiteurs peuvent traverser équipés d’un masque. Cette fois, l’artiste s’en prend à la « banalisation de l’histoire de l’Holocauste » et au retour d’idées d’extrême droite en Allemagne. Devant le tollé, la ville devra suspendre l’accès à l’installation. Dans un épisode de la série documentaire Quand l’art dérange, diffusée sur Arte (réalisation Jörg Jung), consacré au pouvoir et à la politique, Santiago Sierra explique être « très fier de cette œuvre ». Le plasticien la considère même comme « l’une de [ses] plus belles réalisations ». Disparu en 2010, le réalisateur et performer Christoph Schlingensief, qui avait jugé à l’époque cette installation « stupide et sans relief qui ne mérite pas le nom d’œuvre d’art », n’aurait pas été d’accord avec lui. Un comble quand on sait que Schlingensief avait lui aussi franchi les bornes, en 2002, lors d’actions contre le parti d’extrême droite allemand AFD où il appelait à tuer la politique (Action 18 – Tuez la politique !).

Quand il s’aventure sur le terrain de la politique, l’art doit-il être toujours considéré comme de l’art ? L’exposition d’ouverture de la Pinault Collection à la Bourse de commerce relance aujourd’hui le débat. Déjouant les pronostics, « Ouverture » se veut la caisse de résonance de la complexité sociale, politique, raciale et identitaire actuelle, loin des ballons en forme de chien ou des fictions sous-marines que l’on craignait. David Hammons est l’un des artistes phares de cet accrochage. Depuis les années 1970, cet artiste africain-américain dénonce par son travail le racisme, la violence et la pauvreté aux États-Unis, sans aucune concession ni séduction. Quand il crée un panneau de basket à partir du cercle d’une poubelle urbaine, il pointe du doigt le seul moyen par lequel les Noirs américains peuvent s’élever : le sport (Untitled). Lorsqu’il empile des masques tribaux bon marché jusqu’à former une figure de monstre, il dénonce autant le concept de fusion des cultures que le moyen par lequel les États-Unis ont transformé l’Afrique en trophée de chasse (Cultural Fusion).

Artistes - 

À croire que l’art, quand il se révolte, passe nécessairement par la radicalité formelle, par la pauvreté des matériaux comme par le refus de séduire. Pour l’artiste Philipp Ruch, « c’est le monde réel qui est cynique et provocateur », non l’inverse : « Quoi qu’on fasse, quoi qu’on invente, on ne sera jamais aussi cynique et provocateur que lui », poursuit l’activiste allemand. Pourtant, des artistes font le pari inverse, à l’instar du sculpteur français Pascal Convert et du peintre argentin Guillermo Kuitca, tous deux visibles cet été en France. Pour Pascal Convert, « l’art n’est pas là pour décorer les salons mais pour faire de la politique ; pas de la “politique politicienne” bien sûr, mais pour déclencher une “émotion politique”. » Son Panoramique de la falaise de Bâmiyân en Afghanistan, exposé au Louvre-Lens et au Musée Guimet, dénonce ainsi le terrorisme. Non seulement il nous met face aux dommages irréversibles de la destruction des bouddhas de Bâmiyân en mars 2001 (annonciatrice du 11-Septembre), mais il nous alerte aussi sur les dangers que la politique internationale représente aujourd’hui pour l’Afghanistan et pour le monde en transigeant avec les talibans. Cependant, le message passe par une œuvre puissante : une photographie monumentale de 16,50 m, composée de quinze panneaux tirés selon un procédé ancien qui donne à l’image une matérialité incomparable. Guillermo Kuitca, lui, ne fait jamais explicitement référence à la politique. Pourtant, celle-ci est toujours là, sous-jacente, comme on peut le voir au musée du LaM. Quand l’Argentin dessine ou peint un lit sur une feuille ou une toile, lorsqu’il peint une carte routière sur un vrai matelas, il évoque lui aussi la guerre, la dictature… Mais il ne le fait jamais au détriment de la dimension tangible et émotionnelle de l’œuvre, seule garante de l’art.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°745 du 1 juillet 2021, avec le titre suivant : Artivistes Artistes

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