Mercredi 19 décembre 2018

Art contemporain

Chronique

Art et argent, Dieu reconnaîtra les siens

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2018 - 616 mots

Marchandisation. Avec la propagande l’argent est l’autre grosse question qui fâche dès que l’on veut tenir un discours sur l’art.

Michel-Ange Création Homme
Michel-Ange, Création de l'Homme, Fresque, 280 x 570 cm, 1508-1512
Photo Janeb13

Discours négatif : l’argent ignore le génie et promeut le médiocre, l’argent est conformiste voire conservateur, l’argent corrompt l’artiste et le public. On pourrait penser a priori qu’on a affaire à une argumentation typique d’un pays catholique, mais l’histoire de la critique d’art américaine témoigne de ce que ce type d’argument, quoique moins fréquent, n’est pas rare en terre protestante. On pourrait aussi penser que la victoire par KO de l’économie de marché sur l’économie d’État affaiblirait définitivement cette argumentation. Il n’en est rien, et principalement parce que tout cela est fonctionnel et s’apparente à un jeu de rôles : l’artiste, comme les autres acteurs culturels, est un clerc, qui travaille, certes, mais pour l’idéal ; qui manipule un matériau, certes, mais pas comme un simple manœuvre. De cette gêne, de cette honte, de cette horreur, sortent des comportements parfois à la limite du comique, comme dans ces vieilles pratiques entre galeriste et artiste, où les éléments chiffrés des contrats étaient camouflés derrière tout un code de lettres, opaque aux non-initiés.

Assurément, aujourd’hui, la référence à la cote d’un plasticien fait partie des données qui fondent un discours et même dans un milieu aussi clérical que la société littéraire française on voit fleurir le recours aux « agents ». Reste qu’il va de soi que, par exemple, l’opacité doive régner sur la rémunération d’un artiste. L’accès à l’information sur la rémunération d’un fonctionnaire va de soi, l’accès à une information analogue s’assimilerait, du côté des artistes, à une insupportable inquisition. On n’ira pas plus loin sur cette pente abominable ; on se contentera de rappeler deux constats, l’un simpliste, l’autre simplement simple, dont ensuite chacune fera ce qu’il voudra, pour les faire servir aux besoins de toutes les causes.

Le constat simpliste est, comme souvent, d’ordre psychologique : l’éclaircissement des ressorts quotidiens qu’entretient tel ou tel « créateur » – métaphore religieuse redoutable – avec l’économie en général et la rétribution pécuniaire en particulier révèle périodiquement que tel ou tel artiste maudit, tel ou tel chanteur engagé, tel ou tel écrivain à grands principes peut en même temps être un âpre négociateur de contrat ou un fraudeur fiscal sans état d’âme. On y adjoindra l’évidence aveuglante que le rapport à l’argent ne se limite pas à ce que l’on pourrait appeler les « arts de marché » que sont les arts plastiques. Le poids de l’investissement financier, donc des stratégies qui en découlent, est une donnée qui se rappelle sans cesse au souvenir de l’architecte le plus « utopique », mais aussi de bien des artistes de la scène, de bien des écrivains auteurs de livres à succès. Mais le constat le plus fondamental n’est sans doute pas là : il tient dans l’ancienneté de la monétarisation des arts.

La thèse d’un monde nouveau qui aurait sombré récemment dans la « spéculation » (Depuis quand, au fait ? Depuis la chute de l’Union soviétique ? depuis la première boîte Campbell d’Andy Warhol ? Depuis la mort de Picasso, membre à jour de ses cotisations du Parti communiste français ?) est contredite par une histoire des arts qui désormais ne se limite plus à des considérations stylistiques. La spéculation artistique est aussi vieille que la séparation théorique (et théologique) artisanat et art, ébauchée en Occident dès l’Antiquité gréco-romaine, installée vers la fin du Moyen-Âge. Au fond, il n’y a pas à sortir de là : ou bien l’artiste reste au final un artisan, et toute peine mérite salaire ; ou bien il reste un curé, entretenu par la société des fidèles. Certains artistes rêvent du second statut. Ils sont généralement obligés de se rabattre sur le premier.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°510 du 2 novembre 2018, avec le titre suivant : Art et argent, Dieu reconnaîtra les siens

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