Mercredi 19 février 2020

Anthropocène : ne demandons pas trop aux artistes

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 28 octobre 2015 - 553 mots

COP21 : si cet acronyme ne vous est pas encore familier, il va bientôt vous être martelé. Dans un mois, s’ouvre à Paris la 21e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques.

Décembre sera vert, pétri de bonnes intentions, d’écoconceptions, mais sans doute pas blanc neige. L’objectif est d’aboutir à un accord contraignant sur des moyens efficaces pour lutter contre le réchauffement climatique. La bataille sera féroce tant les enjeux économiques, d’intérêts, de pouvoir sont âpres. Dans sa campagne si démagogique, le candidat républicain à la primaire américaine, Donald Trump, proclame que ce réchauffement est une pure invention… des Chinois ! Plus sérieusement, des scientifiques, des philosophes considèrent que les enjeux sont vitaux : la menace climatique n’est nullement passagère, elle est l’une des composantes de la destruction globale de la planète, qui nous a fait entrer dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, ce néologisme, forgé par le prix Nobel de chimie, Paul Crutzen. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’humain est devenu la force géologique principale. Nous courrons de façon effrénée vers la catastrophe, l’échéance est proche, dans une cinquantaine d’années.

Depuis quelques jours, à Paris encore, au Musée de l’homme, la foule découvre un nouveau parcours, reprenant presque mot à mot les interrogations inscrites par Gauguin en haut de son célèbre grand tableau (Musée des beaux-arts de Boston) « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Trois temps pour raconter l’aventure humaine, mais qui peuvent être traversés aujourd’hui avec l’angoisse d’une disparition proche.

La photographe Hilla Becher vient de décéder. Nous ne lirons plus ses images « objectives » des hauts fourneaux, des réservoirs de gaz du bassin de la Ruhr et d’ailleurs seulement comme les vestiges d’une ère industrielle révolue, mais comme celles des machines destructrices nous ayant conduits à l’anthropocène. Comme nous verrons encore davantage la dichotomie entre la peinture occidentale de paysage, où l’homme domine la nature et l’orientale où l’humain se fond dans le paysage. Le débat croissant sur l’anthropocène va changer notre regard sur le passé et le présent. Depuis Lascaux, l’artiste entretient une relation avec la nature, le land art n’en est qu’un moment.
Face à un tel péril, qu’attendre des artistes ? Le philosophe, Bernard Stiegler, s’alarme de la « disruption numérique », la digitalisation de notre société. Dans la disruption tout se détruit avec le temps, alors que le temps permettait de reconnaître l’œuvre d’art. Nous serions dans une phase encore plus menaçante et l’activité artistique doit être repensée, affirme Stiegler, rappelant que le mouvement Dada est né en 1916, à cause de la Première Guerre mondiale, la première grande catastrophe de l’anthropocène. Certes, mais à l’artiste, avant tout, de créer de nouvelles formes, des images ouvrant d’autres champs pour nous faire voir différemment le monde, nous amener à nous poser des questions. Pour remettre en cause un ordre établi, la transgression importe plus dans son travail que la volonté de délivrer un message. Combien, politiques, intellectuels, commentent le présent et sont déjà en retard ? L’artiste peut être en avance, face à un monde nouveau, inconnu, devenu si complexe qu’on lui prédit un avenir si noir si, les politiques, en premier responsables, ne prenaient les bonnes décisions. À l’artiste donc de savoir garder la distance pour ne pas devoir seulement illustrer l’actualité, pour ne pas s’en servir, surtout.

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Soirée d'inauguration pour la réouverture du Musée de l'Homme à Paris, le 16 octobre 2015 © photo Ludosane pour LeJournaldesArts.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°444 du 30 octobre 2015, avec le titre suivant : Anthropocène : ne demandons pas trop aux artistes

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