Mercredi 8 juillet 2020

Actualité de la recherche - Gaëtan Picon (1915-1976) : esthétique et culture

Le Journal des Arts

Le 15 février 2012 - 917 mots

Pour rendre compte de l’actualité de la recherche universitaire, le Journal des Arts ouvre ses colonnes aux jeunes chercheurs en publiant régulièrement des résumés de thèse de doctorat ou de mémoire de master (spécialité histoire de l’art et archéologie, arts plastiques, photographie, esthétique…).

Les étudiants intéressés feront parvenir au journal leur texte d’une longueur maximale de 4 500 caractères (à adresser à Jean-Christophe Castelain, rédacteur en chef : jchrisc@artclair.com, et Françoise Savatier, secrétaire de rédaction : fsavatier@artclair.com). Nous publions cette quinzaine le texte d’Agnès Callu, qui a soutenu sa thèse en 2009 à l’Institut d’études politiques de Paris sous la direction de Jean-François Sirinelli.

Gaëtan Picon (1915-1976) s’est comme dissous dans les imaginaires collectifs. Aussi bien s’agit-il de questionner l’ombre dans laquelle, aujourd’hui encore, il est maintenu. En effet, pourquoi si peu d’études sur lui ? Ostracisation volontaire à l’égard d’un critique ou d’un romancier estimés en deçà du genre et/ou de sa catégorie ? Ostracisation obligée, compte tenu de l’effet répulsif né d’une expression et d’un style presque infranchissables, lorsque poésie et philosophie se disputent, sur le terrain du langage, pour interroger des objets par eux-mêmes rendus inaccessibles ? Ostracisation car l’homme et sa pensée, globalement, avancent à rebours des idées et idéologies alors environnantes : loin de l’existentialisme sartrien d’après guerre ; anti-structuraliste, voire « a-structuraliste » dans une décennie 1960 admirative des nouvelles distributions intellectuelles quand elles sont foucaldiennes ? C’est pourquoi, comprendre l’isolement et/ou le rejet d’un sujet pensant et agissant, auteur d’une œuvre malgré tout toujours référencée et, sur certains plans, demeurée référentielle, compose, en soi, un champ d’étude valide et valable pour l’historien. Picon, par tempérament profond, est philosophe. Au-delà de l’immédiat, il vit, apprécie, déprécie sa vie et son temps « en philosophe », et son nietzschéisme l’installe dans un « u topos » qui ne bride pas sa conscience mais la positionne, durablement, comme en surplomb de la politique. Il regarde et analyse du haut de sa tour d’ivoire : 1936, la défaite, le Rassemblement du peuple français et son de Gaulle libérateur, l’occasion manquée, selon lui, d’un 1968 salvateur lorsque, dépoussiérant les vieilles idoles d’une bourgeoisie immobile, il eût permis ce que Picon, idéaliste à l’écart du monde, de ses contingences et de ses réalités, ne cessa finalement d’espérer : l’émergence d’un « ordre nouveau » ouvert aux hommes libres.

S’atteler à une biographie de Gaëtan Picon constitue un exercice utile car, par-delà l’analyse d’une « identité narrative plurielle », c’est bien l’étude d’une politique culturelle inventive et novatrice dont il est question. Elle ne prend cependant de l’ampleur et du sens que rapportée, précisément, à l’échelle d’une vie tout entière. Gaëtan Picon, en raison d’une amitié fondée sur une admiration réciproque avec André Malraux jamais démentie depuis 1934 et le « choc » décisif produit par La Condition humaine, se retrouve, en 1959, à un poste de décideur. On le sait, Malraux, devenu ministre des Affaires culturelles, l’appelle auprès de lui pour occuper la fonction centrale de directeur général des arts et lettres. Là, pas de combinaison politique pro-gaulliste, pas de « république des copains » pour aider les seuls « auteurs Gallimard », mais la conscience aiguë chez Malraux que Gaëtan Picon est un « homme qui pense la culture », et cela, depuis plus de trente ans. Aussi, l’offre de poste ne correspond en rien, pour Malraux, à quelque « parachute doré », mais bien à un choix stratégique lorsqu’il s’agit, avec une sorte de « double intellectuel », de jeter les bases d’une nouvelle politique culturelle. Malraux sait que son ami philosophe va donner du souffle et de la perspective à la mise en œuvre d’une Culture espérée par eux deux, en propre, contemporaine. À prendre un nuancier, les perspectives culturelles de l’un et de l’autre sont un peu différentes, mais l’esthétique des deux hommes conjugue philosophie de l’histoire et humanisme. Assurément, leur conception de la modernité diffère : Malraux exalte le présent pour ce qu’il vaut d’éternel lorsque Picon y souligne ce qui anticipe le futur et compose une promesse d’avenir. Cependant, tous deux militent en faveur d’une culture contemporaine, élitiste par l’exigence de ses choix créatifs, mais démocratique puisqu’elle entend irriguer l’Hexagone en son entier par le réseau des maisons de la culture, permettant au public, et Émile Biasini le rappelle, d’« y rencontrer concurremment Molière, Braque et Debussy ».

En dehors des courants
Solitaire par tempérament, refusant la stratégie par légalisme, fidèle à ses auteurs et à ses artistes au risque d’en oublier les autres, isolé par l’indéchiffrable mais cependant sublime abstraction de son style, toujours Picon fuit les courants, aimant une particule élémentaire intellectuelle chez l’un sans adhérer à la totalité de l’opinion d’un autre. Tangentiel aux réseaux, il habite un instant des revues mais jamais il n’épouse, sur le plan global, une ligne intellectuelle qui serait tracée par un autre que lui-même. Écartelé entre la sûreté d’un choix qu’il estime le meilleur et le doute chronique de s’être trompé ou de demeurer en deçà des « géants littéraires himalayens », il reste « hors champ » : « a-générationnel », « a-politique ». Jamais au cœur, toujours aux marges, Gaëtan Picon ne parvient pas à investir le débat d’idées de son temps où pourtant l’excellence de son jugement aurait dû le conduire.


 
Agnès Callu
 

Agnès Callu, Gaëtan Picon (1915-1976) : Esthétique et Culture [préface de Jean-François Sirinelli et postface d’Yves Bonnefoy], éd. Honoré Champion, 2011, 714 p. [prix Gustave Chaix d’Est Ange 2011 de l’Académie des sciences morales et politiques].

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°363 du 17 février 2012, avec le titre suivant : Actualité de la recherche - Gaëtan Picon (1915-1976) : esthétique et culture

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