Mercredi 19 décembre 2018

Voyage vers le futur

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Le Journal des Arts

Le 16 mars 2010 - 839 mots

L’artiste et professeur américain Stephen Wilson propose une synthèse sur les liens entre art et science.

« Toute science commence comme philosophie et se termine en art. » Le philosophe William J. Durant (1885-1981) semble déjà avoir posé en 1926 les fondements de ce que serait l’art du XXIe siècle.

Partant du constat que les artistes contemporains sont souvent les porte-parole d’un nouveau monde, Art Science, publié aux éditions Thames & Hudson, constitue une étude richement documentée sur les relations récentes entre l’art et la science. Depuis les années 2000 en effet, des artistes ont inventé un art « hybride » fondé sur la fusion entre ces deux univers.

L’auteur, Stephen Wilson, artiste et professeur d’art conceptuel à la State University de San Francisco, propose une manière originale de réinterpréter l’art et la science dans un ouvrage illustré par les œuvres de deux cent cinquante artistes. Nombre d’entre eux ont bénéficié de formations et de collaborations au sein même de laboratoires afin de comprendre et de s’imprégner du monde scientifique.

Leurs travaux se situent à la croisée de domaines aussi diversifiés que la biologie humaine, l’intelligence artificielle, la climatologie, ou la robotique. Une nouvelle forme de liberté de création que ces artistes s’octroient pour dépasser les limites habituelles de la discipline et rompre avec les formatages sociaux. Mais quelle est la valeur culturelle de ce type d’activité artistique ? Ces artistes contribuent-ils à la renaissance de formes et de techniques historiquement validées telles que la sculpture ou la peinture ?

S’il est trop tôt pour percevoir l’impact culturel de ce mode de création encore méconnu, rappelons, que, historiquement, l’art et la science ont souvent été complémentaires et se sont enrichis mutuellement. Les travaux des artistes des grottes de Lascaux dénotent une solide connaissance de la zoologie, ceux de Leonard de Vinci et de Rembrandt (La Leçon d’anatomie du docteur Tulp) attestent d’un réel savoir dans le domaine de l’anatomie. C’est dire si ces artistes savaient déjà s’imprégner des progrès scientifiques de leur époque.

Aujourd’hui, de nouvelles avancées dans la cinétique, l’étude des systèmes vivants, l’écologie ou la biologie moléculaire permettent aux artistes de renouveler leurs sources d’inspiration et de proposer une nouvelle forme d’art, didactique et sociale, qui invite le public à aller à l’encontre de certaines idées reçues.

ADN et OGM
Ainsi, dans l’œuvre d’Olivier Kunkel, Mosquito Box (2003), les participants sont invités à glisser leur bras dans une boîte remplie de moustiques qui auraient piqué des personnes atteintes du sida. De nombreuses études ont démontré qu’il n’y avait aucune évidence de transmission du VIH par piqûres d’insectes, mais la crainte persiste. Grâce à ce projet, les lecteurs et les participants évaluent leurs connaissances quant au mode de contamination de cette maladie.

La frontière entre l’art est la science est parfois si peu perceptible dans certaines œuvres qu’elle oblige le spectateur à s’impliquer dans le sujet pour le comprendre. Ce dernier doit reconsidérer sa propre conception de la science et des arts. Un moyen pour les artistes et les scientifiques d’exister ensemble et de bénéficier d’échanges culturels indispensables à leur évolution.

Dans l’œuvre de Jennifer Willet et Shawn Bailey, BIOTEKNICA : Public Autopsy Performance (2005), les laborantins préparent des quartiers de viande à la façon d’une autopsie afin de familiariser le public avec les techniques médicales et les méthodes de recherche. Le dispositif photographique montre un chercheur disséquant un morceau de viande. S’appuyant sur un organisme de recherche imaginaire, ce projet cherche à « éduquer » le public et à simuler la réflexion à partir de la conviction que la science appartient à tous.

Si certains artistes tentent de familiariser le public aux pratiques de la science, d’autres dénoncent certaines expériences qu’ils jugent dangereuses et irresponsables, telles que la manipulation de l’ADN, les rejets de gaz à effet de serre, ou la nourriture génétiquement modifiée. Le tableau de l’artiste Alexis Rockman Farm (2006) montre des animaux de ferme sous un aspect d’abord familier, puis après qu’ils ont subi des modifications génétiques.

Les animaux changent de forme, leurs membres se démultiplient, ils perdent leur pelage. Même processus, plus effrayant peut-être puisque nous avons l’impression d’y être déjà accoutumés, avec des légumes qui, à la suite d’interventions, acquièrent une forme mieux adaptée au rangement et au transport.

Dans cet ouvrage, la science est considérée comme un domaine de création infini. L’artiste et le visiteur doivent renoncer à toute idée préconçue sur l’esthétique et laisser place à la remise en question de soi et du monde à partir des avancées scientifiques.

L’art est-il capable de s’approprier les futurs progrès scientifiques ? Est-il en mesure de répondre aux interrogations que soulève la science sur le devenir de l’environnement ?
Cet ouvrage passionnant et audacieux ne répond pas à toutes les questions, mais il offre une dimension nouvelle à l’art contemporain, et permet de mieux comprendre la science et son importance pour l’évolution culturelle. Un pas vers le futur et l’art de demain.

ART SCIENCE, Stephen Wilson, éd. Thames & Hudson, 2010, trad. de l’anglais par Gilles Berton, 208 p., 38 euros, ISBN 978-2-87811-345-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°321 du 19 mars 2010, avec le titre suivant : Voyage vers le futur

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