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Vers la science de l’art, l’esthétique scientifique en France 1857-1937, collectif, sous la direction de Jacqueline Lichtenstein, Carole Maigné et Arnauld Pierre

De l’esthétique scientifique

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2014 - 868 mots

Un ouvrage paru aux Presses de la Sorbonne décrypte les systèmes de pensée des philosophes qui ont contribué à la définition d’une « science de l’art » entre 1857 et 1937.

Qui donc, quelle instance saurait aujourd’hui se revendiquer d’une « science de l’art » ? Bien peu, sans doute, hormis au fronton d’un département de faculté d’arts plastiques, avec la prudence souvent de l’usage du pluriel pour « sciences ». L’Université, donc, car c’est bien là surtout que se construit l’« esthétique scientifique », comme le montre le volume passionnant pour l’histoire des idées en art publié précisément par les presses de la Sorbonne, composé de treize textes d’historiens et de philosophes de l’art, d’une préface et autres bibliographie et index, d’une lecture roborative mais accessible.

Héritage allemand
La notion de « science de l’art » vient bien du monde académique, construite et développée au XIXe siècle au travers de débats théoriques mais aussi institutionnels au sein du monde universitaire. Elle met en question l’héritage de l’esthétique à partir de ses fondements philosophiques (Platon, Kant, Hegel…), prise entre plusieurs réalités : l’éloignement chronique entre l’esthétique philosophique et l’art qui lui est contemporain ; l’isolement de l’esthétique des autres branches de la philosophie et la confrontation avec d’autres disciplines comme l’histoire de l’art, ou encore la critique d’art et tous projets de théorie de l’art. Car de telles interrogations sont nourries de concurrences dans les propositions conceptuelles mais elles sont aussi déterminées par les contextes institutionnels et idéologiques – le philosophe Michel Foucault a bien souligné en son temps l’inertie de l’appareil universitaire à s’autoriser de nouvelles désignations disciplinaires. Des difficultés culturelles plus larges surgissent également : ainsi les partisans français d’une science de l’art au XIXe s’inspiraient d’un héritage philosophique parfois jugé encombrant, car allemand : celui de l’intraduisible Kunstwissenschaft [littéralement « étude de l’art »], qu’à la fois la philosophie, le romantisme allemand, mais aussi l’Université d’outre-Rhin ont installé dans son évidence intellectuelle, sous la forme d’une réflexion, revivifiée en 1924 par l’historien de l’art Erwin Panofsky, parmi bien d’autres auteurs.

Campant tout d’abord dans le XIXe siècle français, entre positivisme et conservatisme, soit entre le développement des sciences expérimentales et de solides résistances idéalistes, bref au cœur du paysage contradictoire de la modernité artistique, les auteurs réactivent la pensée et le contexte de personnalités intellectuelles remarquables, souvent oubliées. Il en va pour ces penseurs d’une revendication de la scientificité nécessaire à une théorie de l’art nécessairement hybride et en transformation continue, comme son objet lui-même, et qui se soutient de l’esprit des Lumières. Mais ceux-ci prônent aussi une discussion qui n’a rien perdu de sa nécessité quant au partage entre sensibilité et raison dans l’appréciation esthétique. Caricaturons un peu : le lieu du « beau », est-ce le nerf optique ou le cerveau pensant ? la sensibilité et la perception ou la conscience raisonnante ?

Perception sensorielle
La critique de Kant et de son défaut de prise en compte de la réalité sensible comme de la nature historique des faits de culture et d’appréciation artistique se combine avec les avancées de la physiologie expérimentale, pour laquelle la perception sensorielle est une dimension centrale de l’appréciation de l’art.

« L’esthétique comme science du beau possède ainsi une double fonction : critiquer le sensualisme d’une part, lui redonner un fondement hautement métaphysique d’autre part »
(Alain Patrick Olivier sur Victor Cousin, p. 26). Entre les séances de l’Académie des sciences de 1857 et le Congrès international d’esthétique de 1937, balises historiques de l’ouvrage, la pensée qui travaille à la « science du beau » est souvent contradictoire voire sujette à controverses. Mais elle permet de prolonger des idées comme celles de Hermann von Helmholtz, scientifique allemand célèbre pour son travail sur la perception et en particulier sur l’acoustique musicale, qui « introduit un profond bouleversement dans le champ artistique : il entérine la fin de la mimesis et encourage l’idée que l’art doit rendre compte de nos sensations et non de la nature, leçons que retiendront parfaitement Bonnard, Kupka, Cézanne, Matisse et tant d’autres » (préface p. 13).

Entre réductionnisme matérialiste et idéalisme transcendantal (Pascal Rousseau, p. 163), les articles reviennent tour à tour sur les systèmes de Victor Cousin, de Charles Levêque, d’Hippolyte Taine, de Victor Basch, de Charles Henry ou de Maurice Griveau. Ils évoquent aussi la constitution d’une « esthétique pratique » appliquée « aux arts dits secondaires », « aux arts utiles » comme l’architecture, qui aura contribué « à l’émergence d’autres orientations de l’esthétique, historiques, sociologiques ou anthropologiques » (Estelle Thibault, p. 173).

Les questions du mouvement et du rythme, visuel (Arnauld Pierre) ou du geste (Roxana Vicovanu sur Adolphe Appia), complètent ce panorama dont nous sommes des héritiers bien plus directs que nous ne l’imaginons. Les trois préfaciers et éditeurs, Jacqueline Lichtenstein, Carole Maigné et Arnauld Pierre l’assurent : « Face à l’engouement qui règne aujourd’hui pour la neuroesthétique, cette esthétique scientifique vieille de plus d’un siècle nous semble d’une grande actualité. Sans s’inscrire en faux contre les thèses de la neuroesthétique, elle permet de les historiciser et fournit des outils extrêmement précieux pour interroger les impasses d’une naturalisation faisant fi des transformations historiques de la sensibilité et de l’art. »
 

Vers la science de l’art, l’esthétique scientifique en France 1857-1937,

collectif, sous la direction de Jacqueline Lichtenstein, Carole Maigné et Arnauld Pierre, Presses de l’université Paris-Sorbonne, collection « Art’Hist », 254 p., 18 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°405 du 17 janvier 2014, avec le titre suivant : <em>Vers la science de l’art, l’esthétique scientifique en France 1857-1937</em>, collectif, sous la direction de Jacqueline Lichtenstein, Carole Maigné et Arnauld Pierre

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