Samedi 15 décembre 2018

Paysage

Une pierre dans le jardin de Martha Schwarz

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 20 février 2004 - 520 mots

La designeuse développe, à l’encontre de toute attitude nostalgique, une conception du jardin proche des interventions dans l’espace des artistes du land art ou du minimalisme.

Depuis ses débuts, en 1979, Martha Schwartz dérange. Plus exactement, depuis que cette diplômée de la Graduate School of Design de Harvard osa appeler « jardin » une minuscule installation constituée de bagels – petits pains en forme d’anneau – qu’elle parsema, avec rigueur et parcimonie, dans un square exigu de Back Bay, à Boston. Par son geste, elle mettait alors à mal notre vision traditionnelle du jardin, fustigeant notamment « cette attitude sentimentale de la société à l’égard de la nature ». De quoi s’attirer railleries et critiques de nombre de ses collègues paysagistes.
Depuis ce coup d’éclat du « Bagel Garden », cette femme née en 1950 à Philadelphie évolue à mi-chemin entre l’art du paysage et l’art tout court, comme le montre cette « première monographie exhaustive », qui décortique une trentaine de projets réalisés pour les deux tiers aux États-Unis, mais aussi en Allemagne ou au Japon. Au romantisme des XVIIIe et XIXe siècles, Schwartz préfère, de loin, les travaux d’artistes contemporains. Ceux du land art d’abord, tels Robert Smithson, Walter De Maria et Richard Long : « Passer de l’élaboration d’objets dans un paysage au modelage du paysage pour en faire une œuvre d’art et un espace intégrés me paraissait une évolution tout à fait logique », déclare-t-elle. Ceux du pop art ensuite, « par l’intérêt qu’ils portent à l’objet banal et aux matériaux courants ». Martha Schwartz s’inspire, enfin, des artistes minimalistes, comme Robert Morris ou Donald Judd, qui définissent l’espace au moyen de la sérialité : « Par leur aptitude à maîtriser de grands espaces avec peu de gestes et de matériaux, les minimalistes ont beaucoup à apprendre aux paysagistes. »
Pas étonnant alors si derrière l’utilitaire imposé par le cahier des charges de ses commanditaires sourd une profonde intention artistique. « À la différence d’autres praticiens, explique Tom Richardson, Schwartz n’essaye pas de manipuler le paysage naturel avec subtilité, de le plier à ses désirs en se servant de la palette d’arbres, d’arbustes et de fleurs offerts par la nature. » Beaucoup plus radicale, elle use, notamment, de matériaux inhabituels et de couleurs soutenues, à l’instar de ces six microjardins à ciel ouvert, réalisées à El Paso (Texas). Des teintes vives qui sont d’ailleurs (grossièrement) rappelées par l’éditeur au cœur du livre, au risque, parfois, d’en rendre la lecture laborieuse. À preuve : le sommaire sur fond rouge – pages 4 et 5 – ou ce texte sur fond bleu pétrole – pages 20 à 27 – signé Martha Schwartz. Cette dernière a en effet pris la plume pour décrire, en trois articles concis, une démarche éminemment singulière, la sienne, laquelle a, entre autres, le mérite de pointer l’un des grands paradoxes du métier de paysagiste : la nature manipulée par l’Homme est-elle encore naturelle ?

Les Paysages iconoclastes de Martha Schwartz, sous la direction de Tim Richardson, éditions Thames & Hudson, 224 pages, 310 illustrations en couleur, 60 euros, à paraître le 17 mars. ISBN 2-87811-239-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°187 du 20 février 2004, avec le titre suivant : Une pierre dans le jardin de Martha Schwarz

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