Dimanche 23 septembre 2018

Essai

Une fresque de peinture

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 2 août 2007 - 561 mots

Jean-Christophe Bailly propose une histoire de l’art à suivre du regard.

Avec L’Atelier infini, Jean-Christophe Bailly reprend et parachève son histoire de l’art, qu’il conduit cependant non en historien des œuvres et des artistes, mais en proposant une histoire du regard. Il considère ici la peinture comme le médium par excellence de réflexion sur l’activité d’attention à l’art. Le volume est d’ailleurs une nouvelle version remaniée et augmentée de son Regarder la peinture, paru il y a une quinzaine d’années et plusieurs fois traduit. C’est ce parti qui rend cet ouvrage attachant et singulier : il ne traite pas tant d’une autorité savante ou érudite (sans se l’interdire pour autant) que d’une question où l’on reconnaît l’écrivain qu’est Bailly. Un humanisme, si l’on peut risquer un mot si chargé, traverse en effet toute sa production de romancier, dramaturge, poète. Humanisme en tout cas par la question de la place de l’homme dans le monde qui l’occupe entièrement, en héritier et fin connaisseur qu’il est de la tradition romantique allemande (n’est-ce pas sur une référence à Friedrich qu’il termine son volume ?). On lira, en écho à cette position, un essai qui paraît quasi simultanément, Le Versant animal, consacré à la relation homme-animal, ou plus précisément à ce que l’animal nous dit de l’homme – question qui traverse le travail de nombre d’artistes contemporains et apparaît fréquemment comme thème d’exposition (ainsi à la Villette à l’automne prochain). C’est donc en se situant à la place du spectateur (selon le titre de l’ouvrage de Michael Fried auquel il se réfère volontiers) que Bailly conduit, en deux temps, son propos. Les cent premières pages constituent un essai où se construit l’objet de culture qu’est le tableau et qui tisse le fil de tout le livre : « l’énergie figurative ». La prégnance de l’image dans le voir est affirmée jusqu’à faire se superposer image et représentation, avec le cadre et la fenêtre en paradigmes intangibles. C’est là s’inscrire dans une tradition des plus classiques de l’évidence de l’image. Bailly poursuit alors un parcours au sein des grandes questions de la peinture (coloris, dessin…) avec une liberté historique, dans un souci continu de didactisme et de justesse de formulation. Puis les trois cents pages suivantes forment un album, un musée personnel composé de 148 œuvres, de la grotte Chauvet à l’époque contemporaine, album scandé de vingt courtes présentations historiques. Toute la trajectoire du livre est donc marquée par cette affirmation, cette croyance du « destin » de la peinture à former un « piège pour le regard ». Avec un territoire ainsi balisé, Bailly laisse des pans entiers de production artistique hors de son champ : en particulier du côté du contemporain, où l’on aurait aimé suivre son regard, au moins pour les propositions nombreuses qui ont vu la peinture déborder le champ du tableau et de l’image. La seule sortie qu’il se donne, au-delà des Francis Bacon, Gerhard Richter, Kiefer, c’est avec un Jeff Wall, retenu pour son sens de la dispositio picturale, et une vidéo d’Anri Sala, Dammi i colori (2003), qui rapporte l’expérience de réappropriation picturale par des citadins albanais de la façade de leurs habitations.

- Jean-Christophe Bailly, L’atelier infini, 30 000 ans de peinture, 432 pages, éd. Hazan, 49 euros, ISBN 978-2-7541-0006-9, et Le versant animal, éd. Bayard, coll. « Le rayon des curiosités », 154 pages, 17 euros, ISBN 978-2-2274-7662-2.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°257 du 13 avril 2007, avec le titre suivant : Une fresque de peinture

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