Photographie

Un monde objectif et merveilleux

Le Journal des Arts

Le 22 octobre 2004 - 524 mots

De la fascination pour la photographie scientifique.

La photographie est née de la physique et de la chimie, et l’on a un peu tendance à l’oublier, tant on s’est laissé submerger par son efficacité artistique ou événementielle : la part technique est constamment occultée au profit du seul « sujet » ; la séduction de l’image ou de son référent prend le pas sur la procédure ou sa fonctionnalité. Ce que l’on appelle communément les « applications scientifiques de la photographie », en produisant immédiatement catégories et hiérarchies, remontent aux débuts de la pratique photographique (daguerréotypes de microscopie).Mais, plus encore que d’autres domaines de la photographie ancienne, celui-ci a été longtemps occulté, et ne doit sa résurrection qu’à quelques malentendus tenaces. Ce n’est pas le moindre mérite du livre de Denis Canguilhem que de se pencher, dans son introduction, sur la revalorisation récente de l’imagerie scientifique du XIXe siècle (1) et de stigmatiser les dérives d’une approche esthétique (pouvant être validée par le musée seul), qui voit partout les germes de la modernité. Étienne-Jules Marey a sans aucun doute été l’acteur le plus sollicité de cette médiation science-art moderne (futurisme), avec plus ou moins de justesse et d’à-propos. Le comparatisme simpliste et l’analogie formelle ont fait des ravages en étendant à tous crins les critères de l’avant-garde (parallèlement à l’invocation excessive du surréalisme). Il est bon de rappeler qu’une photographie à usage ou fonction scientifique est produite par un dispositif adapté, qui dépasse généralement le simple appareil photographique, qu’elle répond à des intentions démonstratives, pédagogiques ou probatoires. Elle a parfois un commanditaire, une diffusion (large ou limitée), elle s’adresse à des pairs pour leur apporter des connaissances indubitables (« mettre les éléments de ma justification à la portée de tous », dit joliment Luys au sujet de son Iconographie photographique des centres nerveux, 1873).
On ne peut donc qu’apprécier ensuite que soient présentés dans toute leur rigueur ontologique, dénuée de toute appréciation esthétique, de nombreux inédits, fruits d’une recherche insistante et sélective, à l’appui de l’efficacité photographique, particulièrement dans ce domaine si « objectif » que perçoit un dispositif (et que ne peut percevoir l’œil humain). La microphotographie d’épiderme de chenille de Bertsch (1853-1857), les radiolaires d’Haïti (Monpillard), l’acide pyrogallique cristallisé ou la photographie de la surface solaire par Janssen (1879) donnent lieu à des images impensables parce que jamais formées à partir de la nature, mais que nous savons correspondre à quelque chose de réel, hors de portée, et transposé en image par la plaque photographique. Un portrait de patient atteint de maladie de la peau, par Félix Méheux (1891-1896), est aussi émouvant qu’un Avedon, les photographies de nuages, d’éclairs, d’effluves ou d’étincelles électriques sont toujours aussi poétiques et inattendues. Mais le naturel humain revient au galop : le livre (et le regardeur) cède aux défauts qu’il veut combattre. On n’échappe pas à la fascination des images. Est-ce vraiment grave, docteur ?

(1) Depuis une vingtaine d’années, en particulier avec « L’invention d’un regard » au Musée d’Orsay en 1989.

Denis Canguilhem, Le merveilleux scientifique, Photographies du monde savant en France, 1844-1918, Paris, Gallimard, 2004, 192 p., 161 ill. couleur, 49,50 euros. ISBN 2-07-011750-2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°201 du 22 octobre 2004, avec le titre suivant : Un monde objectif et merveilleux

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