Livre

Sophie Calle, "Ainsi de suite"

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 21 novembre 2016 - 786 mots

Après un premier ouvrage qui recensait ses œuvres réalisées entre 1979 et 2003, Sophie Calle publie aux éditions Xavier Barral une suite majeure, entre catalogue raisonné et livre d’artiste. Un livre audacieux, et épineux.

Les artistes, lorsqu’ils sont grands et connus – c’est le cas de Sophie Calle –, laissent rarement à d’autres le soin d’organiser leur catalogue. Pour que celui-ci soit « raisonné », la surveillance et la vigilance sont de mise. Gerhard Richter, par exemple, est un maître en la matière, tout comme Daniel Buren. Au risque du verrouillage et de la censure, les livres ainsi conçus sont censés faire foi : ils recensent les œuvres produites, éliminent les doutes, interdisent les errements et produisent un discours autorisé. Ils sont un bréviaire et un objet de pouvoir, voire de puissance. Dis-moi quel est ton catalogue et je te dirai qui tu es.

Soin

Le présent ouvrage est de format relativement modeste (17 x 24 cm) quand le catalogue raisonné requiert souvent de la grandeur et de l’amplitude. Le livre est relié et cerclé, rectoverso, d’un cadre métallique qui constitue une affèterie discutable. Sur la première de couverture, une jeune fille – l’artiste, sans doute – nous regarde. Ses lunettes de soleil disent d’emblée l’une des obsessions favorites de Sophie Calle : le secret, peut-être même la dissimulation. Sur la quatrième, rien d’autre que le titre du livre et le nom de l’artiste, noirs sur fond jaune : ici l’ambiguïté se lève. Épais, le livre abrite 508 pages techniquement irréprochables. La photogravure est soignée et la diversité des papiers – glacé, mat, fin ou épais – atteste un sens vétilleux de la finition. Remarquables, le graphisme et la fabrication ne sont jamais pris en défaut, y compris lorsque surgissent des effets virtuoses – trois trous à chaque entrée de chapitre, une page façonnée comme une planche de timbres – qui, sans cet imparable souci du détail, n’eussent été que des baroqueries boiteuses.

Séquences

Le livre se déploie en dix grandes séquences thématiques, indifférentes à la chronologie : Unfinished, Pour la dernière et pour la première fois, Prenez soin de vous, Frank Gehry, Performances, Photos silencieuses, Autobiographies, Où et quand ?, Rachel Monique et Parce que. Ces grands ensembles, tous ouverts par une page noire, accueillent des chapitres de taille inégale – eu égard à la documentation inhérente au projet –, introduits par un commentaire factuel de l’artiste, souvent très éclairant : par exemple, avec La Cabine téléphonique (2006-2012), Sophie Calle revient en quelques mots sur l’idée génésiaque – appeler de manière aléatoire une cabine téléphonique postée sur le pont Garigliano – et accompagne sa note d’intention de quelques photographies éloquentes. Ni plus, ni moins.

Ces trente séries sont scandées par quatre entretiens avec Marie Desplechin qui, sans toujours écorcher les évidences et sans éviter le piège de la complaisance, permettent d’approcher un peu plus les idées de l’artiste en matière de performance, de désir et d’espace. Enfin, l’ouvrage est clos par d’opportunes annexes, composées d’un inventaire des publications, des catalogues d’expositions et des éditions limitées, ainsi que d’une liste des œuvres publiées puis des expositions personnelles et collectives. Le lecteur rapide déplorera toutefois la pagination : seules les belles pages sont numérotées, et ce de manière irrégulière, interdisant une fluidité parfaite au sein de cette somme océanique et tempétueuse.

Récit

Sophie Calle est une grande artiste. Ses œuvres, infiltrées par l’autobiographique, nécessitent un discours. Mieux, un récit. Celui de la mise en œuvre, précisément, et celui des modalités de cette mise en œuvre. Enterrer les bijoux et le portrait de sa mère sur le rivage d’un glacier du pôle Nord (2009) est une opération qui réclame nécessairement des mots, ceux d’avant le geste, l’après n’appartenant qu’au doute, au silence et au secret. À l’interprétation.

En d’autres termes, ce livre parvient, par la langue et par l’image, à dessiner une odyssée qui érige Sophie Calle en grande narratrice, capable de former si aisément des souvenirs, des histoires et des mémoires. Raconter des choses : tel est, en creux, le projet de l’artiste ; telle est, en somme, la performance du livre. La question du sens y est souveraine. Jouant d’emboîtements et de répétitions, accueillant le manque et abritant la parole de l’autre – d’un écrivain, d’une voyante ou d’un écolier –,  rompant avec la chronologie afin de montrer la permanence des hantises, l’ouvrage rend justice aux obsessions de l’artiste.

Second tome d’un catalogue raisonné, cette publication est aussi un livre d’artiste – plein de trouvailles et d’astuces, fidèle aux mises en œuvres calliennes. Un peu caméléon et un peu gigogne, à mi-chemin entre le scientifique et l’autobiographique, elle réinvente un genre qui, s’il n’est pas poussiéreux, a tôt fait d’être compassé, voire ennuyeux. Et le livre, ainsi, de devenir vivant…

Livre

Sophie Calle, Ainsi de suite, Xavier Barral, 508 p., 420 photographies couleur et noir et blanc, 65 €

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°696 du 1 décembre 2016, avec le titre suivant : Sophie Calle, "Ainsi de suite"

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