Ségolène Bergeon Langle, Pierre Curie. Préface d’Alain Rey,Peinture et dessin, vocabulaire typologique et technique de la peinture

Peinture et dessin ont enfin leur vocabulaire

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 décembre 2009 - 906 mots

Après l’architecture, le vitrail... Les Éditions du patrimoine publient
le vocabulaire typologique et technique de la peinture et du dessin. Un projet initié par Malraux qui aura nécessité quatorze ans de travail.

L’œil : La réalisation du Vocabulaire typologique et technique de la peinture et du dessin aura demandé quatorze années de travail, contre les cinq prévues. Pourquoi ?
Ségolène Bergeon Langle : À l’origine, nous avons hésité entre réaliser un simple glossaire du vocabulaire de la peinture et travailler à des notices plus longues avec, en renvoi, les références de nos recherches. Or, si le glossaire était possible pour la typologie, il ne l’était pas pour la technique. Quant à la deuxième formule, la rédaction des notices pour deux pigments nous avait demandé pas moins de quatre mois de travail. Je vous laisse imaginer le temps qu’il aurait fallu pour rédiger les 1 850 notices du livre. En conseil de pilotage, nous avons donc décidé de la formule actuelle, à savoir des définitions courtes, sans le renvoi systématique à nos sources. La seconde raison de ce retard a été l’ajout des vocabulaires du dessin et du cadre à celui de la peinture.
 
Au final, nous avons passé trois ans et demi pour le recensement des mots, sept ans pour la rédaction des notices et leurs allers-retours en relecture auprès de nos 92 interlocuteurs experts, et trois ans et demi pour l’édition.

L’œil : Comment avez-vous procédé pour sélectionner, avec Pierre Curie, les 1 850 mots de cet inventaire ?
S. B. L. : Nous avons constitué huit groupes de travail – sur la peinture de chevalet, la peinture murale, la sculpture peinte, etc. –, tous composés de spécialistes à qui nous avons demandé de lister les mots les plus importants de leur discipline. Quand des mots étrangers, comme l’italien trattegio [un ensemble de traits verticaux sur un mastic blanc] n’avaient pas de traduction exacte en français, nous les avons alors conservés dans leur langue d’origine.

L’œil : Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre de l’inventaire général voulu par Malraux et Chastel en 1964. Quel était l’objectif de cet inventaire ?
S. B. L. : Le but était de créer, à terme, des banques de données informatisées dans le domaine de l’histoire de l’art pour en faire une discipline autonome. Ce qui supposait de lui définir un vocabulaire. Voilà pourquoi l’Inventaire général [ce service dépend aujourd’hui de la direction du Patrimoine] a été chargé, au préalable, de faire l’inventaire des richesses artistiques de la France et de créer ses outils méthodologiques, dont font partie les « vocabulaires », sortes de dictionnaires thématiques – et non alphabétiques ! – sur les mots qui fondent une discipline.

L’œil : Pourquoi avoir attendu 2009 pour dresser l’inventaire du vocabulaire de la peinture et du dessin, alors que celui de l’architecture a été publié en 1989 ?
S. B. L. : Cela tient à la nature même du sujet. L’architecture, vous la voyez aisément tandis que, pour la peinture, ce que vous voyez n’est pas facile à décrire, et souvent invisible à l’œil nu. Avec mon collègue et ami Pierre Curie [coauteur de l’ouvrage], nous sommes la quatrième équipe à travailler sur ce projet du vocabulaire de la peinture, les trois précédentes ayant toutes déclaré forfait. Nous avons réussi là où d’autres ont échoué car je crois qu’il ne fallait pas seulement une expérience de la description des images, mais aussi celle de la restauration. On apprend en effet davantage sur la peinture quand on la dissèque.

Mais c’est parce que le parcours de Pierre Curie et le mien sont complémentaires – conservateur et « dix-septièmiste », Pierre a d’abord été formé à l’École des beaux-arts ; quant à moi, j’ai d’abord été professeur de physique et de chimie, puis historienne avant de coordonner, durant vingt ans, le service de restauration des peintures du Louvre – que nous avons pu mener à bien cette mission.

L’œil : Comment avez-vous sélectionné les 2 800 illustrations du livre ?
S. B. L. : Les illustrations (2 600 photos et 200 schémas) ont un rôle pédagogique. La moitié provient d’agences comme la RMN. Une autre partie, liée à la démonstration de la technique, provient des centres de restauration et de restaurateurs qui nous ont confié leur fonds. Il s’agit de toutes les photos vues de très près ou en lumière rasante pour faire émerger la matérialité de la peinture.
 
Nous avons également réalisé un grand nombre de photographies spécifiques au département des dessins et des arts graphiques du Louvre. Cette campagne nous a d’ailleurs permis de découvrir que des dessins du xvie siècle avaient été dédoublés au xviiie siècle. Une découverte extraordinaire !

L’œil : Pointu, l’ouvrage semble s’adresser autant aux spécialistes qu’au grand public...
S. B. L. : Nous avons une vocation pédagogique : l’Inventaire général, au sein du ministère de la Culture, a une mission de service publique. La langue utilisée devait être compréhensible par tous. Si nous avions par exemple employé un discours trop scientifique, nous aurions alors écarté les conservateurs. Or l’histoire de la technique n’est qu’un volet de l’histoire de l’art.

Ségolène Bergeon Langle est conservateur en chef du patrimoine. Ancienne directrice de l’Institut français de restauration des œuvres d’art, elle enseigne à l’INP. Elle a coécrit le « Vocabulaire typologique et technique de la peinture et du dessin » avec Pierre Curie, conservateur en chef du patrimoine, chargé des peintures au département restauration du Centre de recherche et de restauration des musées de France.

Ségolène Bergeon Langle, Pierre Curie. Préface d’Alain Rey, Peinture et dessin, vocabulaire typologique et technique de la peinture, Les éditions du patrimoine, 2 tomes, 648 et 584 p., 190 €.
De la définition du sfumato(traitement flou du contour des formes) à celle du papier toilé (dont un des deux côtés rappelle la matière textile), cet ouvrage s’adresse aussi bien aux amateurs d’art, qui trouveront « un sol stable où situer [leurs] émotions » (A. Rey), qu’aux spécialistes qui voient enfin fixés les termes de leur discipline. Mais, par ses reproductions, ce vocabulaire est aussi un superbe livre d’art à feuilleter, pour le plaisir des yeux, autant que celui de l’esprit.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°620 du 1 janvier 2010, avec le titre suivant : Ségolène Bergeon Langle, Pierre Curie. Préface d’Alain Rey,<em>Peinture et dessin, vocabulaire typologique et technique de la peinture</em>

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