Lundi 10 décembre 2018

Ruines

L'ŒIL

Le 1 janvier 2005 - 528 mots

Aborder l’histoire de l’art sous un angle thématique est un pari ambitieux, passionnant, mais risqué. Il s’agit d’éviter un double piège : le survol superficiel et l’immersion dans le détail qui n’intéresse que les spécialistes. Avec cet ouvrage consacré à la représentation des ruines dans la peinture, de la Renaissance à l’époque contemporaine, Michel Makarius esquive avec adresse et intelligence ces deux écueils. Voici un livre d’art, un beau livre, une visite guidée à travers six siècles de peinture occidentale en même temps qu’un ouvrage érudit, une réflexion esthétique originale, qui n’avait jamais été entreprise sur un corpus aussi vaste. Autrement dit un ouvrage qui retiendra l’attention des historiens d’art mais séduira aussi l’amateur, le simple curieux, par la richesse et la qualité de l’iconographie. Une illustration abondante, qui va de la vignette à la double page, permet de revisiter les chefs-d’œuvre selon une perspective originale et de découvrir des œuvres rares ou peu montrées. Ici, pour une fois, l’agrandissement d’un détail ne relève pas de l’artifice scénographique mais permet de focaliser la vision sur l’arrière-plan d’un tableau ou sur un fragment de décor, peu perceptible dans une salle de musée ou une chapelle mal éclairée.
La ruine, antique ou médiévale, réelle ou imaginaire, reproduite ou réinventée, parcourt l’histoire de l’art depuis le xve siècle. Makarius ne se contente pas d’en collecter les représentations mais cherche à en élucider le sens et à en suivre l’évolution à travers les siècles et les styles.
La Renaissance est redécouverte de l’Antiquité en même temps que naissance d’un art nouveau. Chez Mantegna, Botticelli ou Carpaccio la ruine antique, hommage aux Anciens, est introduite sous forme de fragment et sert de décor à l’iconographie religieuse. L’architecture païenne vaut comme soubassement de l’édification chrétienne. Au XVIe siècle, la Rome antique est inventoriée par des artistes flamands, ouvrant la voie à des paysages composés par la juxtaposition de divers monuments romains. À l’âge classique, Poussin disposera des ruines antiques imaginaires comme cadre théâtral d’une nouvelle Arcadie, symbole d’harmonie et d’équilibre. Au XVIIIe siècle, Hubert Robert peindra des ruines solitaires, sans personnage, où s’inscrit en creux la nostalgie d’un âge d’or révolu. Avec les romantiques : Turner, Constable, plus encore Friedrich et Carus, la ruine gothique devient lieu de rêverie, méditation mélancolique sur la fuite du temps.
La partie la plus novatrice de cet ouvrage concerne le xxe siècle. Pour sa première moitié, chez De Chirico ou les peintres de la Nouvelle Objectivité : Dix, Willinck, ou encore chez les surréalistes : Max Ernst, Dalí, Delvaux, le monument en ruine devient parabole du « déclin de l’Occident », annonce prémonitoire d’une catastrophe à venir. Chez Schwitters, plus tard chez les artistes pop et les nouveaux réalistes c’est le déchet qui devient le symbole d’une société de consommation où la marchandise, l’objet industriel est périmé, obsolète, presque aussitôt après avoir été produit. Accélération effrénée d’une société qui se ruine en permanence pour engendrer des richesses. Avec les artistes postmodernes, tels les Poirier, la reconstitution minutieuse et imaginaire d’une cité antique se fige en rêverie nostalgique et obsessionnelle sur la fuite de l’histoire. On le voit, cet ouvrage pourrait servir d’amorce ou de projet à une exposition thématique...

Michel Makarius, Ruines, Flammarion, 2004, 256 p. 180 ill., 60 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°565 du 1 janvier 2005, avec le titre suivant : Ruines

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