Mardi 22 septembre 2020

Livre

Entre-nerfs

Quand les civilisateurs croquaient les indigènes

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 31 août 2020 - 767 mots

À l’heure où sont déboulonnées des statues de colonisateurs et d’esclavagistes, les éditions Cercle d’art annoncent la sortie le 8 octobre d’un ouvrage d’Alain Ruscio qui, ajourné pour cause d’épidémie, rejoint involontairement une actualité brûlante. Sensible.

La mort de George Floyd, le 25 mai 2020 à Minneapolis, rappelle qu’être noir aujourd’hui condamne – à lutter pour survivre, à lutter pour faire valoir ses droits, à lutter pour être respecté, à mort, parfois. La couleur de la peau ne fait pas que distinguer : elle discrimine. Cette actualité incandescente, voire urgente, s’éteindra-t-elle comme les braises – avec le temps et dans le silence, au milieu de notre indifférence ? Le recours au passé et le secours de l’histoire sont donc importants : ils permettent de faire que l’indignation ne soit pas un feu de paille, que la colère ne soit pas de l’huile sur ce feu, mais bien une lave venue de la nuit des temps. Déboulonnés les symboles, subsistent les racines du mal, celles-là mêmes que permettent d’étudier le présent ouvrage, qui s’intègre dans une littérature pléthorique consacrée aux questions coloniale et anthropologique, que l’on songe aux travaux décisifs menés par l’historien Pascal Blanchard (Exhibitions. L’invention du sauvage, 2011) ou par l’historienne de l’art Anne Lafont (L’Art et la race, L’Africain (tout) contre l’œil des Lumières, 2019).

Idées reçues

Cet ouvrage relié abrite sur la première de couverture, vierge de toute mention d’auteur ou de titre, la reproduction d’une illustration tirée de la livraison du 29 janvier 1920 de la revue militaire La Baïonnette, laquelle montre – le dialogue reversé sur la quatrième nous l’apprend – un Occidental savourant un plat dont son hôte noir lui signale nonchalamment qu’il s’agit de la cuisse du matelot qui l’accompagnait. Tout est dit, d’emblée, même si cette illustration, reconduisant l’image stéréotypée de l’indigène anthropophage, exclut quelque peu la dimension éminemment politique de cette publication.

Reléguée sur un étui cartonné, dont la joliesse le dispute à l’afféterie, la note d’intention de l’ouvrage rappelle combien la « mission civilisatrice » de la France, fondée sur des « certitudes raciales », engendra des images visant à « dénoncer et/ou ridiculiser les travers de nos sujets en proie à l’imbécillité et à l’ignorance ». Car l’image sait exprimer succinctement ce que les mots échouent à dire en un clin d’œil. L’image résume et réunit, abrège. Ici caricaturale, elle était donc toute désignée pour stigmatiser ces êtres réputés de peu, de moins, pour instituer la prédominance d’une race sur une autre, pour véhiculer des succédanés d’idées, des idées reçues dont il fallut attendre des siècles pour qu’on cessât de les recevoir…

Êtres meubles

Signé par l’historien Alain Ruscio, l’ouvrage s’ouvre par une subtile préface de Marcel Dorigny analysant l’étendue du « fait colonial », institué par le Code noir de 1685, préparé par Colbert à la demande de Louis XIV. Déclarant « les esclaves êtres meubles », ce code chosifiait les indigènes et ouvrait la voie à une tradition négrophobe étrangement durable, ainsi que le trahit l’histoire de la Vénus hottentote, dont on exhiba dans les foires les formes superlatives jusqu’à sa mort, en 1815, puis le squelette au Musée de l’homme jusqu’en… 1974.

Subtilement, le livre excède la stricte négritude, pour reprendre le mot formé par Aimé Césaire, et investigue tous les colonialismes, de la prise d’Alger de 1830 à la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Maroc, Indochine, Cameroun, Antilles et, avec, « noirs », « jaunes » ou « bruns » sont ainsi convoqués pour déplier, en trois grandes séquences – expansion impériale, mission civilisationnelle et résistance politique – l’album accablant d’une histoire française, accréditée par des hommes politiques ou de grands écrivains, de Guy de Maupassant (« Qui dit Arabe dit voleur, sans exception ») à Victor Hugo (« Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la »).

Pulsions partagées

Certes, l’imagerie de l’album décline ad nauseam une insupportable volonté de domination. Il n’en demeure pas moins que ces caricatures, empruntant tantôt au vérisme photographique, tantôt à un pictorialisme amène, auraient mérité des considérations plastiques susceptibles d’en montrer les racines esthétiques. Toutefois, chaque image, loin de n’être qu’une vignette présentée hors-sol, est agrémentée d’un commentaire qui, au terme de l’ouvrage, éclaire quant aux conditions, idéologiques et historiques, de sa production. Absolument remarquable, cette contextualisation, en tant qu’elle explicite un événement singulier, décrypte un sous-texte ou pointe des incohérences, permet d’approcher au mieux cette histoire majeure, quand, la méfiance devient mépris, la peur tyrannie, et la différence hégémonie. Quand on lit ces pages éloquentes, ces indigènes avides de sang ou de stupre, convoitant nos terres ou nos femmes, plein de vices et d’abus nous semblent moins étrangers que familiers, car pareils aux pulsions inavouables qui peuplent nos corps, quelle qu’en soit la couleur…

Alain Ruscio, Quand les civilisateurs croquaient les indigènes
éditions Cercle d’Art, 266 p., 39 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°736 du 1 septembre 2020, avec le titre suivant : Quand les civilisateurs croquaient les indigènes

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