Vendredi 14 décembre 2018

Architecture

Portraits de famille

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 1 avril 2005 - 730 mots

Alain Sarfati, Daniel Libeskind et Paul Andreu se racontent à travers livres et DVD.

Trois regards, sept thèmes, neuf réalisations, neuf projets, sept étapes… Ce printemps aligne de bien glorieux chiffres pour l’architecte Alain Sarfati auquel les Éditions du Layeur consacrent trois publications bien spécifiques.
Un DVD, tout d’abord, réalisé par Odile Fillion, promenade au fil des sept étapes, balises de trente ans d’activité. La Preuve par neuf, ensuite, qui propose, sous la plume de François Lamarre, une analyse critique de neuf réalisations et autant de projets, et met en lumière les orientations qui, depuis toujours, ont animé l’œuvre de l’architecte. Topiques, enfin, où l’historien et critique d’art Paul Ardenne s’ingénie à « démêler le tien du mien » dans la pensée et l’œuvre de Sarfati, tout au long de sept thèmes, tous aussi arbitraires que sensés. On imagine assez bien le round d’observation initiant la rencontre Sarfati/Ardenne – le premier, escrimeur émérite, le second, boxeur d’un poids certain – et l’élaboration des sept thèmes en question, qui vont de « ville » à « paysage », en passant par « vitesse », « nature », « temps », « orientation » et « démarche ».
En exergue de Topiques figure cette phrase de Sarfati : « Je ne refuse pas l’idée d’être un auteur. En revanche, le concept de créateur me gêne. » Louable et juste pensée, que, pourtant, l’éditeur des trois ouvrages n’accorde pas aux trois signataires.
Les glissements sémantiques à la mode font apparaître « texte de… » au lieu de « par… », comme si, justement, on déniait aux signataires la qualité d’auteur et on ne les considérait que comme des illustrateurs, les metteurs en forme de réflexions, d’analyses, de propos qui ne seraient pas les leurs...
Il n’empêche, ce jeu des trois regards croisés permet de pénétrer au plus profond l’œuvre d’un architecte singulier, de l’aborder par des voies frontales tout autant que par des chemins de traverse et des sentes insoupçonnées. Seul manque, peut-être, un quatrième regard, totalement « innocent » celui-là.

Ground Zero
Auteur de sa vie, Daniel Libeskind, la nouvelle étoile du berger au firmament de l’architecture universelle, l’est assurément. On lui doit un chef-d’œuvre (première œuvre édifiée à 54 ans !), le Musée juif de Berlin, exercice de destructuration de l’étoile de David, dont le succès a entraîné les commandes du Musée de la guerre impériale à Manchester, des musées juifs de Copenhague et San Francisco et, enfin, la direction du projet de reconstruction de Ground Zero à New York : lieux de souvenirs et de mémoire, espaces de résolution des traumatismes… Ce qui n’empêche pas Libeskind de titrer son ouvrage Construire le futur. Très étonnant personnage que cet homme, apparemment lisse et indéchiffrable, aux multiples talents : architecte, certes, mais également mathématicien et musicien, penseur et idéologue, conférencier hors pair et polyglotte.
Pur produit de la culture du « yiddishland », il semble appartenir à cette cohorte de personnages créés par Agnon, Bashevis Singer ou encore Sholem. Passant du Bund socialiste polonais et du kibboutz israélien de son enfance à la révélation berlinoise et à la reconnaissance internationale ancrée à New York, Liebeskind cite la Bible et note : « La foi est la substance des choses espérées, l’évidence des choses invisibles. » Son ouvrage est bien un acte de foi.

Roissy terminal 2E
À propos de Libeskind, l’architecte Paul Andreu résume : « Il garde la cicatrice » (Libération du 8 février 2005). On imagine la cicatrice déchirante qui est celle d’Andreu à la suite de la catastrophe de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy. À la lecture de L’Archipel de la mémoire, qu’il vient tout juste de publier, on découvre que la cicatrice est bien plus ancienne et profonde qu’on l’imaginait. À mi-chemin du récit et du roman, ce livre, bref et dense, est écrit dans « une langue subtile et lumineuse », épurée et ciselée, sans le moindre gras ni le moindre pathos. Étonnamment tragique et émouvant.

- Odile Fillion, Alain Sarfati, DVD, production Mirage Illimité, Éditions du Layeur, 22,5 euros, ISBN 2-91511-839-6 - François Lamarre, La Preuve par neuf, Éditions du Layeur, 128 p., 32,50 euros, ISBN 2-91511-818-3 - Paul Ardenne, Topiques, Éditions du Layeur,168 p., 35 euros, ISBN 2-91511-805-1 - Daniel Libeskind, Construire le futur, Albin Michel, 365 p., 22 euros, ISBN 2-22615-697-6 - Paul Andreu, L’Archipel de la mémoire, éditions Léo Scheer, 122 p., 15 euros, ISBN 2-91528-067-3

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°212 du 1 avril 2005, avec le titre suivant : Portraits de famille

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