Jeudi 13 décembre 2018

Portraits croisés

Monographies d’Élisabeth Vigée Le Brun et Quentin de La Tour

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 25 mai 2001 - 721 mots

Célébrés par leurs contemporains comme d’illustres portraitistes, Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788) et Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) font aujourd’hui l’objet de deux biographies fort différentes. Largement documenté et accompagné de nombreuses illustrations, le livre consacré au pastelliste La Tour est une étude scientifique et approfondie de son œuvre. L’auteur de Madame Vigée Le Brun signe, pour sa part, un ouvrage beaucoup plus léger et anecdotique, mais non moins appréciable.

“Pourquoi Maurice-Quentin de La Tour se consacra-t-il au portrait ?” et “Pourquoi le pastel ?” s’interrogent Christine Debrie – ancien conservateur aux musées Antoine-Lécuyer à Saint-Quentin et Jeanne-d’Aboville à la Fère jusqu’à son décès en 1999 – et Xavier Salmon – conservateur des peintures du XVIIIe siècle et du Cabinet d’arts graphiques au Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Leur ouvrage offre une vision précise et détaillée du “prince des pastellistes” dont le “génie [réside dans] sa faculté de saisir du premier coup les traits d’un visage et son souci de s’assurer la ressemblance”. Reçu en 1746 à l’Académie royale, il devient très vite le portraitiste privilégié de la cour, du monde des arts, des lettres et des spectacles, effectuant une longue série de portraits officiels, souvent des commandes royales où il représente Louis XV (1745 et 1748), la dauphine Marie-Josèphe de Saxe (1749, 1761), ou les autres membres de la famille de Saxe. Les différentes analyses faites par les auteurs permettent de mieux comprendre et cerner l’œuvre de La Tour. Christine Debrie dévoile ainsi la personnalité de l’artiste, tantôt jaloux et méprisant, tantôt élégant et érudit, en étudiant ses autoportraits comme l’Autoportrait au jabot (1750) – dans lequel il apparaît en homme riche et heureux, conscient de sa notoriété –, l’Autoportrait au chapeau en clabaud – étude spontanée et intense par la puissance de son modelé – ou, enfin, les derniers pastels dans lesquels il se représente dégarni mais toujours souriant. À travers les différents portraits des abbés que l’artiste a réalisés de manière dépouillée et sur fond noir, Xavier Salmon, quant à lui, s’attache à démontrer les évolutions du trait de Quentin de La Tour, des pastels à la touche vigoureuse témoignant d’une grande force aux dernières œuvres plus discrètes dont les couleurs s’estompent. La reproduction de nombreux pastels, des extraits de correspondance avec ses proches ainsi que des descriptions faites par ses contemporains tels que Diderot, enrichissent et consolident un propos qui ne laisse rien au hasard.

Dans un style bien éloigné – voire opposé –, l’ouvrage de Françoise Pitt-Rivers relate la vie d’une autre célèbre portraitiste du XVIIIe siècle, mondaine et admirée : Élisabeth Vigée Le Brun. Si l’étude de Christine Debrie et Xavier Salmon est particulièrement rigoureuse, la savoureuse monographie consacrée à Madame Vigée Le Brun se lit comme un roman. L’auteur y raconte l’ascension d’une jeune bourgeoise parisienne devenue, à vingt-trois ans, la portraitiste attitrée de la reine Marie-Antoinette, reçue à l’Académie en 1783 et dont les autoportraits révèlent “une femme, jeune, jolie, au teint frais, aux traits fins, aux yeux lumineux, qui se regarde dans un miroir pour se peindre et sourit à l’image qu’elle y aperçoit ; elle aime la beauté, le déguisement”.

À l’inverse de Maurice-Quentin de La Tour, qui fit partie des premiers peintres à représenter la femme dans une posture sérieuse et vêtue d’habits du quotidien, Madame Vigée-lebrun aimait déguiser les femmes du monde : la comtesse de Clermont-Tonnerre en sultane, la duchesse de Polignac en jardinière, Lady Hamilton en sibylle. Fascinée par le luxe, elle fréquentait les membres de la plus haute noblesse et la “crème” de la société parisienne – à la fois ses amis, ses mécènes et sa clientèle. Même lors des nombreux voyages qu’elle effectue durant son exil, après la Révolution, elle continue inlassablement de mener une vie mondaine, portraiturant l’aristocratie italienne, viennoise, polonaise ou russe... “Mme Vigée-Lebrun est snob, admettons-le”, finit par reconnaître l’auteur qui souligne, malgré cela, que “son style de femme charmante qui peignait des femmes charmantes dans une société privilégiée s’abandonnant à la douceur de vivre ne doit pas faire oublier la force peu commune qui l’habitait”.

- Christine Debrie et Xavier Salmon, Maurice-Quentin de La Tour – Prince des pastellistes, éditions d’Art Somogy, Paris, 2000, 239 p., 245 F. ISBN 2-85056-431-I.
- Françoise Pitt-Rivers, Madame Vigée Le Brun, éditions Gallimard, Paris, 2001, 267 p., 139 F. ISBN 2-07-076172-X.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°128 du 25 mai 2001, avec le titre suivant : Portraits croisés

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