Essais

Portées critiques

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2007 - 651 mots

«”¯Argument son”¯» offre un exemple brillant d’écriture critique sur des objets tels l’album, la chanson ou le concert, pensés comme des œuvres.

Traduction de textes publiés en allemand et en anglais entre 1998 et 2003 par Diedrich Diederichsen dans différents supports, Argument son est un ouvrage essentiel pour qui s’intéresse à la culture populaire et à sa fausse naïveté.
Mixage, sampling, postproduction..., voilà plus d’une décennie que le vocabulaire de la musique a envahi le langage de la critique d’art. Le mouvement n’est pas isolé puisque l’historiographie des musiques populaires – domaine encore il y a peu réservé aux anglophones – jouit désormais de l’intérêt d’éditeurs français. Citons les sommes parues chez Allia sur les grands mouvements de l’après-guerre (parmi lesquelles le dernier Can’t Stop Won’t Stop de Jeff Chang consacré à l’histoire du hip-hop), le travail de traduction de Kargo (L’Atlantique noir de Paul Gilroy, Ocean of Sound par David Toop, The New Beats de S. H. Fernando Jr.). Côté français, on saluera avec retard Digital Magma (Scali, 2006) de Jean-Yves Leloup et, sur un versant esthétique, Le Boucher du prince Wen-houei : enquête sur les musiques électroniques par Bastien Gallet (Musica Falsa, 2002). Soit autant de textes qui, sans toucher directement à la théorie ou à l’histoire de l’art, constituent de véritables ressources pour appréhender la création contemporaine.

Urbanisme et pêché universel
Publié par Les presses du réel (Dijon), le recueil de textes de Diedrich Diederichsen s’inscrit dans la même dynamique, tout en cohabitant davantage avec le strict champ des arts plastiques. Enseignant à la Merz-Akademie à Stuttgart et à l’académie des beaux-arts de Vienne (Autriche), ce dernier a ravalé sans amertume l’anathème jeté par l’école de Francfort sur les productions de l’industrie culturelle. Car s’il est parfois question de musique savante (Helmut Lachenmann) ou alternative (Terre Thaemlitz) dans la vingtaine d’articles regroupés et traduits ici, c’est surtout la pop – au sens le plus noble du terme (Brian Wilson) comme à celui le plus low (Britney Spears) – qui occupe les oreilles de l’auteur. La retranscription de ses écoutes lui sert de moteur pour déployer des thèses parfois ardues mais toujours reliées au « savoir théorique interne de la musique pop sur elle-même ».
Ainsi, sous le titre « L’obscure extrémité : lieux d’amour et de politique dans la soul de la fin des années 1960 », Diederichsen s’empare d’un classique de la soul music pour dérouler un exposé sur l’urbanisme des cités américaines et l’universalité du péché. Pour « The Melvins : concept versus concept », il esquisse une monographie consacrée au groupe grunge américain dans le but de sonder l’écart entre la pureté de l’art conceptuel et les envolées dégoulinantes des concept albums du rock progressif. Sa lecture avisée de la discographie des Melvins lui permet de conclure sur « Une application des grands problèmes esthétiques au métal et au punk : la partie contre le tout, la fonctionnalité contre l’autonomie, l’objectif contre l’aléatoire ».
Les textes de Diederichsen ouvrent des pistes passionnantes. L’auteur pense la science-fiction comme un horizon de libération (« Perdu sous les étoiles : Mothership et autres solutions de remplacement de la terre et de ses territoires »), ou narre la tragédie de John Meek, un producteur des années 1960 qui captait les spectres dans les grésillements de sa console d’enregistrement (« John Meek. Le drame de la paternité des œuvres dans la musique pop »). Plus classiquement, il se penche sur les travaux filmés de Stan Douglas ou Mathias Poledna (« Comment fait-on une installation en live ? »). Album, chanson, concert, voire carrière de rock star (et installation vidéo), sont pour lui des objets d’étude à saisir comme des œuvres. Sans en nier la complexité et l’autonomie, Diederichsen les révèle. Ce faisant, il montre ce que la critique d’art pourrait avoir de meilleur : naturaliser des instants où « tout allait trop vite pour que vous puissiez comprendre exactement ce qui vous emportait ».

Diedrich Diederichsen, Argument son [De Britney Spears à Helmut Lachenmann : critique électroacoustique de la société], éd. Les presses du réel, Dijon, 254 p., 15 euros, ISBN 978-2-84066-140-5

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°267 du 19 octobre 2007, avec le titre suivant : Portées critiques

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