Pensée concrète

Theodor Adorno met l’art en question

Le Journal des Arts

Le 19 avril 2002

Dans une série de textes, dont plusieurs inédits, réunis sous le titre L’Art et les arts, Theodor W. Adorno développe les principes d’une esthétique, posant le primat de l’œuvre sur l’idée. Par ailleurs, deux autres ouvrages rappellent sa dette contractée envers Walter Benjamin.

“Arts et esthétique”, une nouvelle collection créée par les éditions Desclée de Brouwer, se place pour son premier volume sous les auspices de Theodor W. Adorno (1903-1969). L’Art et les arts réunit quatre conférences prononcées entre 1960 et 1967, qui, à l’exception de celle qui donne son titre au livre, sont inédites en français : “Sans paradigme”, “Le fonctionnalisme aujourd’hui” et “Du mauvais usage du baroque”. Dans ces textes se dessinent les contours de sa réflexion esthétique à la fin de sa vie ; fragmentaire, éclatée, elle n’en contient pas moins quelques traits dominants qui traversent ces écrits tardifs. Ancré dans un matérialisme revendiqué, Adorno rejette avec la même vigueur le besoin d’une esthétique normative et “la logique naïve selon laquelle l’art serait simplement le concept subsumant les arts, un genre qui les contiendrait comme ses espèces”. Il ne se résout pas toutefois au relativisme : “la sphère dans laquelle il est possible de décider du juste et du faux d’une manière qui ait valeur contraignante, sans pour autant avoir recours au leurre des paradigmes, c’est la sphère technique”. Pour lui, les éléments d’une esthétique renouvelée naissent du contact avec l’œuvre concrète, qui elle-même n’advient qu’en se confrontant au matériau. “Dans les formes et les matériaux, il y a de l’histoire emmagasinée, et, à travers elle, de l’esprit. Ce qu’ils en retiennent n’est pas une loi positive, mais devient en eux la figure du problème, très dessinée dans ses contours. L’imagination artistique réveille ce qui a été emmagasiné, dans la mesure où elle prend conscience du problème. Les pas qu’elle effectue – et ce sont toujours de petits pas – sont une réponse à la question informulée que lui adressent matériaux et formes dans le mutisme de leur langage d’objets.”

La méfiance vis-à-vis des notions générales, des concepts classificatoires, il l’exprime sans détour dans “Du mauvais usage du baroque”, en contestant que puisse exister un esprit baroque identique dans l’ordre du son et dans celui du visuel. Non seulement le sens littéral du mot baroque n’a aucun fondement en musique, mais le philosophe soutient que “les genres artistiques ne sont pas contemporains les uns des autres” et que “l’essence de la musique, c’est son retard radical”. Dans le baroque, l’extension démesurée du concept de style révèle son inanité, car “quelle peut bien être son efficacité si les représentants majeurs d’un genre artistique ne sont manifestement pas commensurables au style de leur époque ?” Irréductibles, les œuvres d’art du passé “sont des champs de forces, où s’expose le conflit entre la norme prescrite et la voix que ces œuvres cherchent à faire entendre”. En définitive, “esthétiquement, le mal radical, c’est bien moins l’absence de style que l’unité suspecte”. À l’image de ces considérations sur le baroque, toute la pensée d’Adorno travaille à un dépassement permanent des notions les mieux établies. Observant le processus d’“effrangement” à l’œuvre entre les divers modes d’expression, Adorno en trouve le phénomène originaire dans le principe du montage, qui vient “perturber le sens des œuvres d’art par une invasion de fragments issus de la réalité empirique – invasion soustraite à la législation du sens –, et du même coup infliger un démenti au sens”. On reconnaît là l’écho de la pensée de Walter Benjamin, qu’Adorno a contribué de manière décisive à tirer de l’oubli. L’édition en poche, chez Folio, de Sur Walter Benjamin, qui s’ouvre par un pénétrant portrait du philosophe, rappelle le travail d’exégèse accompli par son disciple. Ce volume se conclut par une série de lettres adressées par Adorno à Benjamin, dans lesquelles il évoque notamment Paris, capitale du XIXe siècle et L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. On retrouve l’ensemble des échanges épistolaires entre les deux hommes dans la Correspondance publiée par les éditions La Fabrique.

- Theodor W. Adorno, L’Art et les arts, traduit et présenté par Jean Lauxerois, éd. Desclée de Brouwer, 2002, 140 p., 15 euros. ISBN 2-220-05004-1.

- Theodor W. Adorno, Sur Walter Benjamin, éd. Folio essais, 2001, 240 p., 6,3 euros. ISBN 2-07-041902-9.

- Theodor W. Adorno–Walter Benjamin, Correspondance, éd. La Fabrique, 2002, 25 euros. ISBN 2-913-37217-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°147 du 19 avril 2002, avec le titre suivant : Pensée concrète

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