Dimanche 16 décembre 2018

Ouvrir Vénus

L'ŒIL

Le 1 février 2000 - 374 mots

Vénus apparaît sous les doigts de Sandro Botticelli d’une pureté toute céleste. Georges Didi-Huberman propose une relecture subversive de La Naissance de Vénus à la lumière des écrits de Freud, Bataille ou Sade. Une démonstration de haute volée !

S’interrogeant sur les fondements de l’asexualité de l’épouse lascive de Mars, l’auteur relève en premier lieu tout ce qui justifie cette distance avec la beauté nue : les sources écrites faisant de l’iconographie vénusienne l’illustration d’une « représentation de mots » ; sa filiation avec la Vénus des Médicis, célèbre marbre antique ; les concepts philosophiques dont son corps est drapé, érigée en Nuda Veritas par les néoplatoniciens. Didi-Huberman, pestant alors contre Le Nu de Kenneth Clark qui selon lui académise le sujet souligne que Vénus est de toute évidence nimbée d’une aura de cruauté. En effet la lecture des Stanze de Politien, ne nous enseigne-t-elle pas qu’elle est née du chaos, de la castration du ciel, du jaillissement du sperme et du sang ? Il nous faut repenser la nudité au-delà de ses vêtements symboliques. C’est ce que Freud appelle le « touché masqué » (toucher d’Éros et de Thanatos). Alberti lui-même, dans le De Pictura ne prône-t-il pas à mots couverts l’ouverture des corps, confirmant ce côté « négatif » des images de nu, ce côté tranchant. En témoignent les quatre panneaux de l’Histoire de Nastagio degli Onesti tirée du Décameron de Boccace, peints par Botticelli, qui relatent en quelque sorte l’histoire d’une « Vénus éternellement mise à mort », sœur de la Vénus éternellement naissante des Offices. « C’est la nudité ouverte de cette belle victime qui aura fait imploser, en plein cœur de la Renaissance florentine, le nu en tant que genre idéal des beaux-arts. ».
La cruauté va crescendo. L’auteur convoque Sade qui, au XVIIIe siècle, découvre en Italie de curieuses figures anatomiques de cire, telle la coquette Vénus des médecins qui se dévoile jusqu’au plus profond de ses entrailles. Ces visions achèvent de nous convaincre « qu’il n’y a pas image du corps sans l’ouverture de sa propre imagination ». Parvenant à ses fins, l’auteur conclut en nous rappelant que l’humanisme florentin est fondamentalement impur.

Georges Didi-Huberman, Ouvrir Vénus, Le temps des images, éd. Gallimard, 155 F, ISBN 2-07-074720-X.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°513 du 1 février 2000, avec le titre suivant : Ouvrir Vénus

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