Crus

Œno-logis

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005

Le vin considéré du point de vue de son architecture.

Le vin est assurément un sujet en vogue. Au cinéma, on a pu voir Mondovino de Jonathan Nossiter, documentaire ravageur sur la confrérie viticole, ou, plus récemment, Sideways d’Alexander Payne, grisant road-movie au cœur des vignobles californiens. En librairie, cette fois, vient de paraître un ouvrage baptisé Caves, architectures du vin 1990-2005, qui raconte, lui, non pas le précieux nectar, mais les lieux dans lesquels il est élaboré. Ce livre se compose de deux parties distinctes.
La première, introduction abondamment documentée signée Vincenzo Pavan, dessine un historique des architectures vinicoles et essaie peu ou prou d’en répertorier les typologies. Alors que l’histoire de la vinification est plus que millénaire, Vincenzo Pavan fait remonter celle de l’architecture du vin au beau milieu du XVIe siècle, lorsque Jean de Pontac, alors à la tête d’une riche et puissante famille du parlement de Bordeaux, décide de créer un domaine viticole à Pessac. « Pour matérialiser sa mainmise sur la terre, le nouveau seigneur juge indispensable de faire construire un manoir. » Le premier « château viticole » est né. Son nom : Château Haut-Brion.
Depuis, la disposition des caves suit généralement le même schéma : chaque espace s’articule selon les exigences du processus de vinification. On trouve d’abord le « cuvier », où sont alignées les cuves dans lesquelles le « moût », ou jus de raisin, subit la fermentation alcoolique. Ensuite vient le « chai », où sont disposés les fûts, d’environ 225 litres chacun. D’autres locaux, enfin, accueillent la mise en bouteilles et le stockage. Pour maintenir une température constante (entre 12 °C et 15 °C) et un faible taux d’humidité, deux esthétiques s’affrontent : d’un côté, les tenants des espaces hypogés (littéralement : « qui se développent sous la terre »), de l’autre, les partisans d’une architecture à l’air libre.
On est épaté par cette splendide « cathédrale du vin » du syndicat agricole de Pinell de Bray (Espagne), conçue en 1918 par Cesar Martinell Brunet et dont les solides façades de pierre dissimulent une forêt gracile d’arcs de briques. Figure centrale du renouveau de l’architecture de la vinification en Catalogne, cet ancien élève de Gaudi construira, entre 1914 et 1925, pas moins de 40 bodegas. En revanche, on est moins séduit par la « pâtisserie » postmoderne du Clos Pegase, célèbre complexe vinicole de la Napa Valley (Californie). Commanditée par Jan et Misuko Schrenn, grands collectionneurs d’art contemporain, elle a été édifiée, entre 1984 et 1987, par Michael Graves.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’architecte Marco Casamonti décortique 24 réalisations récentes (1990-2004). S’y trouve en bonne place l’établissement vinicole Dominus de Yountville, en Californie, édifice que les stars suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron ont réalisé pour le viticulteur bordelais Christian Moueix. Originalité : ce parallélépipède monumental (110 mètres de longueur, 25 mètres de largeur et 9 mètres de hauteur) est construit en « gabions », murs de pierres sèches contenues dans des grillages d’acier. Mais les styles sont évidemment multiples, de la rigueur d’un Mathias Klotz, pour la propriété Vina Las Ninas, à Santa Cruz (Chili), au naturalisme d’un Dezsö Ekler, pour le domaine Disznókö, à Tokaj (Hongrie), en passant par les recherches formelles extrêmes, tel le centre Loisium de Steven Holl, à Langenlois (Autriche).
Les viticulteurs ont vite compris le rôle « communicatif » que pouvait avoir de telles architectures. Plusieurs chais, actuellement en cours d’élaboration, ont été imaginés par les vedettes actuelles comme Peter Zumthor, Norman Foster, Glenn Murcutt ou encore Zaha Hadid. À Elciego, dans la région de La Rioja (Espagne), la bodega Marqués de Riscal, qui n’a rien oublié du fameux « effet Guggenheim de Bilbao », a fait plancher son auteur, Frank Gehry, dont le projet est aujourd’hui en chantier. Un jour, peut-être, sur les étiquettes de bouteilles, les formes torturées de ce dernier viendront remplacer quelque classique château.

A noter : La Galerie d’Architecture présente, du 15 avril au 14 mai, une exposition sur le travail de Jean de Gastines, auteur notamment des chais du Château Pichon-Longueville, à Pauillac, ou de Vergelegen, près du cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud.
La Galerie d’Architecture, 11, rue des Blancs-Manteaux, 75004 Paris, tél. 01 49 96 64 00.

MARCO CASAMONTI ET VINCENZO PAVAN, « CAVES, ARCHITECTURES DU VIN 1990-2005 », éd. Actes Sud/Motta, 2004, 280 p., 69 euros. ISBN 2-7427-4918-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Œno-logis

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