Vendredi 22 février 2019

Notes de lecture

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1996 - 1372 mots

Picasso toujours
"Ainsi me vint l’idée d’une étude de plus sur Picasso. Mais cette fois, il y serait simplement question de ce que je sais de sa vie, quand elle a eu le même cours que la mienne." Sabartés fut tout au long de la vie de Picasso son fidèle compagnon, confident et archiviste. Il livre dans ce volume ses mémoires, fruit d’une vision rapprochée du maître qui exécuta de lui plusieurs portraits. Jean Cocteau voua lui aussi une longue admiration à Picasso et en fit à plusieurs reprises l’éloge frénétique. Autres temps, autres approches : fidèle à ses leçons paradoxales, Philippe Sollers met l’accent sur la solitude de Picasso et les raisons pour lesquelles son œuvre continue, selon lui, d’être gênante. L’iconographie, qui provient des archives de l’éditeur, est très loin de donner une image flatteuse de son œuvre.
- Jaime Sabartés, Picasso, Portraits et souvenirs, éditions L’École des Lettres, 330 p., 60 F.
- Jean Cocteau, Picasso, éditions L’École des Lettres, 192 p., 48 F.
- Philippe Sollers, Picasso, le héros, éditions Cercle d’art, 132 p., 245 F.

L’écho des mots
Paris-Musées et Actes Sud lancent une collection originale de livres élégants, conçus comme des lexiques. En regard d’une soixantaine d’œuvres choisies parmi les collections des Musées de la Ville de Paris, soixante mots et leur définition trouvent leur écho. Chaque texte, dont la rondeur, l’économie de mots et le rythme sont ceux d’une poésie en prose, apporte une touche évocatrice, une résonance au tableau final d’une époque (le XVIIIe siècle), d’un lieu (Paris), d’une histoire de la peinture (les techniques).
Jérôme Godeau et Valentine de Ganay, Les mots du XVIIIe et Les mots de Paris. Catherine de Bourgoing, Les mots du peintre. Trois ouvrages, Actes Sud et Paris-Musées, 128 p., 90 F.


Van Eyck hors-texte
Certains livres ont des sujets si fascinants, savamment mis en valeur par leurs illustrations, que l’on attend naturellement que le texte soit à la hauteur. Le retable de L’Agneau mystique  de Van Eyck, conservé à Gand dans l’église Saint-Bavon, est un des chefs-d’œuvre majeurs de la peinture occidentale auquel sa grâce et sa complexité donnent une place toute particulière. Les reproductions de cet album sont irréprochables et l’on veut croire que l’on tient l’ouvrage définitif sur le sujet. Mais, aussi sincère soit-il, le texte est d’une indigence et d’une naïveté qui se rapprochent de très près du ridicule. Les dernières pages, où l’œuvre de Van Eyck est comparée à Cézanne, Picasso et Brodsky, ajoutent une touche de cocasserie à l’ouvrage.
Harold Van de Perre, Van Eyck, L’Agneau mystique, éditions Gallimard/Electa, 160 p., 250 F.

Les années soixante
L’histoire se rapproche : en témoigne à sa façon l’ouvrage publié sous la direction de Laurent Gerveau et David Mellor. Partagés entre la mémoire de l’historien et la nostalgie de l’adolescent, les auteurs s’essayent à considérer la nature du phénomène générationnel d’alors. La culture populaire est étudiée ici sous toutes ses facettes et accorde à l’art lui-même une portion congrue. Des situationnistes à Lip, de Barbarella à Sylvie Vartan, un panorama copieusement illustré.
Sous la direction de Laurent Gerveau et David Mellor, Les Sixties, Années utopies, éditions Somogy, 288 p., 295 F.

Noël en images
Comment rendre compte du mystère de l’incarnation de Jésus ? Cette question est au centre de la théologie et de l’iconographie chrétiennes. Les artistes ont toujours affirmé haut et clair la dimension humaine du Christ, multipliant les motifs qui étaient susceptibles d’enraciner cette idée dans le cœur des fidèles. L’ouvrage de Teresa Pérez-Higuera se focalise sur les premiers instants de cette vie telle qu’elle fut représentée au Moyen Âge et montre comment, au-delà des anecdotes, s’affirme le dogme de l’Église. Les éditions Citadelles publient également en un seul volume les fruits de la campagne de restauration de la Chapelle Sixtine, qui avaient fait l’objet d’une première publication en trois volumes les années passées.
Teresa Pérez-Higuera, La Nativité dans l’art médiéval, éditions Citadelles et Mazenod, 272 p., 495 F. jusqu’au 1er mars, 600 F. ensuite.
Pierluigi de Vecchi et Gianluigi Colalucci, Michel-Ange, la Chapelle Sixtine, éditions Citadelles et Mazenod, 272 p., 495 F. jusqu’au 1er mars, 600 F. ensuite.

Jeunes-filles en fleurs
Deux cents photographies recréent l’univers de Jock Sturges, photographe américain travaillant dans le sud-ouest de la France. Son travail magnifie l’adolescence à travers des images de corps qu’il photographie sur des plages naturistes. Avec sa chambre 20x25, des tirages tout en nuances, et en dirigeant précisément ses sujets – issus de familles qu’il fréquente depuis longtemps, près de vingt ans parfois –, il aspire à recréer un monde angélique, pur. Mais la sexualité y est sous-jacente et ambiguë. Tout est pensé, parfaitement mis en scène au service d’un esthétisme séduisant, où la grâce que le photographe recherche peut sembler artificielle. Le livre le plus important publié sur Sturges.
Jock Sturges, texte de Jean-Cristophe Ammann, éditions Scalo, diff. Interart, 204 p., 161 ill., 498 F.

Fleurs du mâle
Les photographies de fleurs de Robert Mapplethorpe contribuent largement à la diffusion et à la commercialisation de son œuvre sous forme de calendriers, d’agendas et d’expositions thématiques. Elles avaient déjà fait l’objet d’un livre, Flowers (éditions Bulfinch, 1990). Ce nouvel ouvrage, regroupant des photographies couleurs et noir et blanc de 1973 à 1988, veut, avec une présentation luxueuse sous étui toilé rose, rendre un hommage solennel à ce travail. Il entend prouver qu’il ne s’agit pas d’un genre mineur, mais que l’on y retrouve la force, la cohésion et la personnalité du photographe, décédé en 1988. Il vaut avant tout par une série d’images noir et blanc, dont certaines sont moins connues, surprenantes par leurs virages au selenium ou à l’or.
Robert Mapplethorpe, Pistils, introduction de John Ashbery, éditions Jonathan Cape, diff. Interart, 176 p., 598 F.

Haïti au corps à corps
Bruce Gilden ne photographie pas Haïti de l’extérieur. Avec des effets de cadrage, l’utilisation presque brutale d’un flash, des bougés, il est au corps à corps avec son sujet. On pense à William Klein, mais ses tirages sont beaucoup plus nuancés de gris. Des images pleine page font plonger le lecteur dans la pauvreté ou les rites vaudou : délires, transes… Bruce Gilden, né à New York, qui effectue des reportages en Haïti depuis 1984, a reçu à l’unanimité le 3e European Publishers Award pour ce livre lors de la dernière Foire du Livre de Francfort.
Bruce Gilden, Haïti, texte de Ian Thompson, éditions Marval, 112 p., 57 ill., 200 F.

Contraste et pénombre
Premier ouvrage de Paulo Nozolino, photographe né à Lisbonne en 1955, réunissant des images prises dans des pays arabes, Égypte, Syrie, Maroc, Yémen, Mauritanie… D’emblée, le titre, Penumbra, annonce l’esthétique de Nozolino : images aux noirs appuyés, aux blancs devenus gris, des tirages granuleux. La volonté de contraste l’emporte sur la luminosité et systématise le regard, alors que la sensibilité de l’artiste conduit vers le mystérieux, le poétique ou le fantastique.
Paulo Nozolino, Penumbra, éditions Scalo, diff. Interart, 112 p., 50 ill., 298 F.

Jazz de A à Z
De Louis Amstrong au pianiste Bojan Zulfikarpasic, en passant par Miles Davis, Michel Portal…, Guy Le Querrec et Philippe Carles explorent un abécédaire du jazz. Les deux complices devaient couver ce projet depuis longtemps. Le premier, membre de Magnum, photographie des musiciens depuis 35 ans, le second est rédacteur en chef de Jazz Magazine. Près de 400 images de concerts, de la vie de tous les jours, de stars et d’inconnus, car le jazz se veut une grande famille dont Le Querrec et Carles font partie.
Guy Le Querrec, Philippe Carles, Jazz, éditions Marval, 112 p., 390 ill., 380 F. jusqu’à fin décembre, 490 F. ensuite.

La gloire de Palissy
Après les éditions Macula qui avaient publié sa Recette Véritable, Flammarion publie une étude de Léonard N. Amico sur Bernard Palissy et ses continuateurs. Personnage de légende, Palissy fut un artisan de génie, faïencier exceptionnel, écrivain hors norme, qui fut le favori de Catherine de Médicis. L’auteur démêle les fils de sa production, dresse un inventaire aussi complet que possible à la lumière des fouilles menées de 1984 à 1986 au Louvre, où Palissy eut un atelier. L’auteur étudie aussi l’influence de cet artiste protestant, qui mourut à la Bastille en 1590, influence qui s’est étendue en Europe jusqu’au XIXe siècle.
Léonard N. Amico, À la recherche du paradis terrestre, Bernard Palissy et ses continuateurs, éditions Flammarion, 256 p., 395 F. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°31 du 1 décembre 1996, avec le titre suivant : Notes de lecture

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