Jeudi 19 septembre 2019

Nostalgiques et activistes

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 avril 1994 - 791 mots

Trois livres sur la « crise » de l’art contemporain.

Jean-Philippe Domecq a été le premier, et a su rester le plus opiniâtre des chevaliers blancs qui se sont insurgés contre la décadence de l’art contemporain, au moment précis où une crise économique mettait fin à dix années d’euphorie. Le feuilleton acrimonieux qu’il consacra dans la revue Esprit à ce sujet avait provoqué un tollé unanime. Artistes, critiques, conservateurs et marchands ne se privèrent pas de crier, comme lui, au scandale. Ils ont eu tort. D’abord — et on en prend maintenant toute la mesure avec la publication d’Artistes sans art? – parce que Jean-Philippe Domecq connaît mal l’objet de sa haine et que le manichéisme qu’il met en œuvre n’est pas même constitué historiquement ou dialectiquement. Sa compulsion, souvent pathétique, le conduit à des amalgames impertinents et laisse libre champ à une curieuse obsession de l’argent : "Rien d’étonnant, écrit-il notamment, à ce que la liberté d’esprit d’un créateur comme Matta, par exemple, lui coutât si cher, si la réussite de Castelli rapporta gros (sic)." On le soupçonne de tenter de médicamenter des plaies profondes tandis qu’il les dissimule – ce qui ne va pas sans mal. Le contorsionniste est un caricaturiste : il faut lui pardonner.

À se scandaliser avec autant de ferveur, le milieu de l’art contemporain a prouvé à son corps défendant que la caricature procédait malgré tout de quelques vérités — sur 250 pages serrées, c’est bien le moins. Il en est une, que sa trivialité ne rend pas flatteuse et que Domecq omet aussi, mais qui suffit à renvoyer dos à dos les ayatollahs et les commissaires aux comptes de tous bords : il y a évidemment à prendre et à laisser dans l’immense production contemporaine.

Le pire et le meilleur
Depuis toujours, non seulement le pire et le meilleur coexistent, mais ils ont sans aucun doute des relations privilégiées que seul l’idéal historique parvient à dénouer. Et puisque le présent, lui, n’est jamais idéal, tous les risques sont en effet justifiés tant qu’ils ne cherchent pas à se parer des vertus que dans un lointain futur ils se verront éventuellement reconnaître.

Dans le recueil publié par la Galerie nationale du Jeu de Paume, où sont reprises les communications d’une série de conférences qui s’y étaient tenues l’an passé, le ton est celui de la riposte. Le ressentiment y est dénoncé, analysé sous tous ses aspects, et Yves Michaud fustige avec raison "la nostalgie d’universalité à l’état abstrait " et "la nostalgie de la signification". Jean-Luc Nancy, quant à lui, se réjouit qu’un tel débat puisse enfin avoir lieu. Didier Ottinger rappelle aussi quelques évidences triviales : l’art contemporain a toujours été contesté, et cette contestation fait partie du jeu. Mais, surtout, il souligne que l’art souffre aujourd’hui d’anémie. "Son histoire héroïque, son messianisme social, ses élans visionnaires butent, désemparés, sur l’implacable réalité linguistique qui fait des manifestes d’aujourd’hui les "inventaires de la cale d’un navire".

Distance critique
Il serait plus opportun, en effet, de retrouver les conditions d’une distance critique, plutôt que de rendre un écho fatalement complaisant à des arguments de mauvaise foi. Plus profitable de renoncer à la méthode Coué, qui oblige elle aussi à des contorsions improductives, comme de renoncer à l’hypocrisie, qui efface sûrement toute espèce de distinction entre la considération et l’apologie. Une fâcheuse idée de la solidarité est née, qui impose une vision globale et unifiée de l’art contemporain, et fait automatiquement droit à toutes les demandes en légitimation. Abusé par l’œil du grand public, ce qu’il reste de jugement est activement employé à un nivellement des différences, à la résolution empressée des antagonismes et des contradictions. On devait en arriver là, puisque les essayistes ont jugé utile, il y a quelque temps, de théoriser les tares d’un ennemi qui n’est pas le leur : les médias et la télévision.

"La création : mot mis sur le problème" écrit finalement Jean-Philippe Domecq dans son pamphlet. Avec un essai parodique et rhétorique, Joseph Mouton lui emboîte le pas et équarrit ce commandement de la société contemporaine qui enjoint à chacun d’être créatif à tout prix. On ne lui donnera pas tort. Pourtant, les questions que soulève l’art sont sans doute moins de nature rhétorique, comme se plaît à le penser Mouton, que stylistique, comme nous le fait entendre Domecq malgré lui. Les nostalgiques et les activistes ne sont peut-être pas si irréconciliables qu’ils veulent bien le prétendre : leur langage est également habité de momies qu’il est inutile d’exhumer.

Jean-Philippe Domecq, Artistes sans art ?, Editions Esprit, 252 p., 130 F.
Collectif, L’Art contemporain en question, Galerie nationale du Jeu de Paume, 200 p., 120 F.
Joseph Mouton, Sois artiste - Traité de politique esthétique, Aubier, 180 p., 95 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : Nostalgiques et activistes

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