Biographie

Nom de code : Tony

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2006

La biographie de l’historien d’art britannique Anthony Blunt revient sur son passé d’espion à la solde des Soviétiques.

Londres, novembre 1979. Les autorités britanniques révèlent que Sir Anthony Blunt (1907-1983), l’un des plus éminents historiens de l’art anglais, a exercé une activité d’espion russe. L’opprobre public est jeté sur l’artisan de la redécouverte de la peinture de Nicolas Poussin, auteur de travaux érudits sur Francesco Borromini et l’architecture baroque, qui a aussi exercé les fonctions de conservateur de la Royal Collection puis de directeur du Courtauld Institute of Art à Londres. Blunt devient alors la cible privilégiée des attaques dans une Angleterre qui vient de basculer dans le thatchérisme. Fausses expertises, plagiats de textes, manipulations et malversations de tous ordres : les accusations calomnieuses pleuvent sur celui incarnant, aux yeux des conservateurs, la figure de l’intellectuel de gauche qui n’a, de surcroît, jamais dissimulé son homosexualité à une époque où celle-ci était encore prohibée par la loi. Adepte, comme son peintre fétiche, de la philosophie stoïcienne, Blunt fait le dos rond. Lors d’une unique conférence de presse, il avoue regretter sa trahison – qui aurait pu l’emmener devant un peloton d’exécution s’il n’avait pas négocié son immunité dès 1964 –, mais demeure peu disert sur les raisons de cet engagement.

La seule réponse
Publiée en 2002 par Miranda Carter, une journaliste anglaise, et enfin traduite en français, cette longue biographie tente de démêler les fils de cette « affaire Blunt » qui ébranla l’Angleterre. Si elle détaille trop par le menu les secrets d’alcôve du parcours amoureux de Blunt, elle décrypte assez finement le mécanisme qui a fait passer un jeune historien de l’art prometteur dans le renseignement au service d’une puissance étrangère. Plus que son enfance austère de fils de pasteur, laquelle aurait pu le rendre sensible aux théories marxistes, c’est le contexte de l’époque qui a scellé son engagement. Alors que Blunt n’a jamais manifesté aucun intérêt pour la politique, il cède aux séductions du communisme après un voyage en URSS en 1935, voyage au cours duquel, cependant, il semble plus intéressé par les Poussin de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, que par les vertus du modèle socialiste. Les procès de Moscou de 1936 ne l’interpellent pas davantage. Mais la montée du nazisme et le déclenchement de la guerre d’Espagne provoquent un sentiment de révolte partagé par de nombreux jeunes intellectuels. Pour Miranda Carter, le communisme apparaît alors comme « la seule réponse face aux événements de l’époque », tandis que le marxisme procure à Blunt une théorie pour l’étude des arts, à l’aune de l’unique contexte qui vaille : l’histoire.
À l’invitation d’un proche, l’universitaire passe donc au service du NKVD [police politique chargée de la sécurité de l’État soviétique de 1934 à 1946]. Il devient l’agent soviétique « Tony » dont la mission consiste à « chasser des têtes » parmi ses étudiants de Cambridge, tâche dont il s’acquitte avec des résultats peu convaincants. Les purges de Moscou provoquent toutefois une rapide mise en sommeil du bureau londonien du NKVD et l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais en juin 1940, Blunt est sollicité par le MI5, une branche des services secrets britanniques. Six mois plus tard, son destin le poursuit lorsqu’il accepte de reprendre du service pour le NKVD, à qui il livre, de 1941 à 1945, pas moins de 1 771 documents confidentiels, non sans être soupçonné d’être un agent double britannique. Au seuil de sa vie, alors que Blunt est devenu une sommité de l’histoire de l’art, son passé singulier – celui d’un jeune intellectuel romantique en mal d’engagement – le rattrape, pour le plus grand bonheur des tabloïds.

Miranda Carter, Gentleman espion, les doubles vies d’Anthony Blunt, éd. Payot, 574 p., 25 euros, ISBN 2-228-90109-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°245 du 20 octobre 2006, avec le titre suivant : Nom de code : Tony

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