Vendredi 10 juillet 2020

Livre

Michel Pastoureau : « Depuis la fin du Moyen Âge, la couleur a toujours été perdante »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 21 novembre 2019 - 744 mots

Jaune, cinquième et, a priori, dernier opus de la série « Histoire d’une couleur », vient de paraître chez Seuil. Entretien avec son auteur : Michel Pastoureau.

Jaune, histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, Seuil, 240 p., 39 €. © Seuil
Jaune, histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, Seuil, 240 p., 39 €.
© Seuil
Quand le projet d’une collection de monographies sur les couleurs est-il né ?

Mon intérêt pour les couleurs et leur histoire vient de très loin. Le projet d’une série monographique consacrée à une couleur est né dans les années 1990. Bleu, histoire d’une couleur a paru en 2000, suivi du noir en 2008, du vert (2013), du rouge (2016) et, aujourd’hui, du jaune. Il y a six couleurs dans la culture occidentale : le blanc, je l’avais traité avec le noir, mais il faudrait peut-être que je réfléchisse à un nouvel ouvrage sur le blanc. Le blanc est une couleur pour les sciences humaines ; aujourd’hui, plus aucun physicien ne dirait que le noir et le blanc ne sont pas des couleurs. En amont de ces livres, il y a mes recherches et mon enseignement, car j’ai la chance d’enseigner les matières pour lesquelles je suis chercheur.

Vous parlez d’une « enquête ». N’y avait-il aucune recherche, avant vous, sur l’histoire des couleurs ?
Michel Pastoureau © Photo Michael Burou, 2019
Michel Pastoureau
© Photo Michael Burou, 2019

Le terrain était pratiquement vierge. Il existait bien des travaux ponctuels sur tel ou tel aspect, mais, pour faire une synthèse de l’histoire socioculturelle des couleurs en Europe, j’ai dû tout inventer. Bien sûr, j’ai dû faire le choix de laisser tomber certaines choses : certains domaines sont plus faciles à étudier que d’autres. Si les rapports entre couleurs et société sont analysables, par le vocabulaire, les vêtements, la fabrication des couleurs, etc., les couleurs se font plus rebelles lorsque l’on aborde les problèmes esthétiques ou politiques. Tant mieux, cela conserve une partie du mystère.

On aurait pu attendre de l’histoire de l’art qu’elle étudie les couleurs, ce qui n’était pas non plus le cas…

Il est sidérant de voir que, jusqu’aux années 1980, la plupart des travaux sur un mouvement pictural ou l’œuvre d’un peintre ne parlent jamais des couleurs. Il y a plusieurs raisons à cela : il y a d’abord l’héritage lointain de la primauté du dessin sur le coloris. Depuis la fin du Moyen Âge, la couleur a toujours été perdante, et elle le reste encore chez les historiens de l’art. D’autre part, ces derniers ont longtemps eu des images en noir et blanc pour seule documentation. Ils ont par conséquent un peu oublié les problèmes de la couleur. Encore aujourd’hui, certains collègues et amis historiens de la peinture préfèrent le noir et le blanc pour leur documentation. La couleur, disent-ils, gêne leur regard ; elle trompe et ne permettrait pas de bien étudier le style de Poussin, Rubens ou Vermeer.

Le jaune est une couleur mal connue, voire mal aimée. Pourquoi cela ?

Le jaune n’a pas toujours été mal aimé, c’est le cas seulement depuis le Moyen Âge. Dans l’Antiquité, le jaune est une couleur bienveillante, largement présente dans la vie quotidienne des Grecs et des Romains…

Mais qui n’existe pas malgré tout, le jaune étant confondu avec l’or…

Ce qui n’existe pas dans le vocabulaire, c’est un terme de base, un mot stable. Cela laisse entendre que le jaune n’est pas encore, dans l’Antiquité, constitué en tant que couleur. Il existe des colorations de jaunes, mais le jaune n’existe culturellement pas, comme il existe le rouge, le blanc et le noir – il n’y a pas de bleu non plus. Toutes les couleurs sont ambivalentes, il y a des bons et des mauvais aspects pour chacune. Malheureusement pour le jaune, c’est l’or qui a pris les bons aspects, le jaune stricto sensu se réservant les mauvais. Cela a commencé aux XIIIe et XIVe siècles, et cela perdure aujourd’hui.

Quelle est la couleur préférée par nos contemporains ?

Depuis la fin du XIXe siècle, les résultats des enquêtes d’opinion sur les couleurs sont toujours les mêmes : le bleu est toujours la couleur préférée, devant le vert, le rouge, le noir, le blanc et le jaune, et cela en dépit des changements de société, des nouvelles lumières, des nouvelles matières, etc. Il n’y a donc pas de raison que cela change dans les années qui viennent.

Quelle est votre couleur préférée ?

Le vert, et je ne saurais pas dire pourquoi. Depuis que je suis petit garçon, cela n’a jamais changé. J’aime les colorations vertes, surtout les couleurs foncées. J’aime le mot « vert », qui est un joli mot en français. Il vient du latin viridis, qui signifie « vivant, vivace, vigoureux, vivre ».

Jaune, histoire d’une couleur,
Michel Pastoureau,
Seuil, 240 p., 39 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°729 du 1 décembre 2019, avec le titre suivant : Depuis la fin du Moyen Âge, la couleur a toujours été perdante

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