Sociologie

L’œuvre d’art, travail à la chaîne

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2006

Dans « Les Mondes de l’art », Howard S. Becker décrit toutes les étapes et les rouages du processus de création.

« J’avais pour règle d’être à ma table de travail chaque matin à 5h30 ; et j’avais pour autre règle de ne m’accorder aucune indulgence. Un vieux domestique qui était chargé de me réveiller, et à qui je donnais une prime de cinq livres par an pour cette tâche, ne s’accordait aucune indulgence. Durant toutes ces années passées à Waltham Cross, il ne se présenta pas une seule fois en retard avec le café qu’il était chargé de m’apporter. Je suis bien obligé de penser que je lui dois ma réussite plus qu’à tout autre. En commençant à cette heure-là, je pouvais terminer mon travail d’écriture avant de m’habiller pour le petit déjeuner. » Ces confidences de l’écrivain victorien Anthony Trollope ouvrent l’étude sociologique d’Howard S. Becker intitulée Les Mondes de l’art, ou comment toute œuvre d’art naît d’un ensemble de facteurs interdépendants. Dans cet ouvrage, l’éminent sociologue américain dresse une liste de tous ces facteurs inscrits dans le processus de création, et les décortique un à un. Les conventions sociales, les modes de diffusion et de distribution, les ressources matérielles, la critique ou l’État sont autant d’éléments d’une chaîne de travail qui façonne la nature finale de l’œuvre d’art. Par exemple, un artiste choisira tel support ou tel médium, car celui qu’il voulait n’était plus disponible ou trop onéreux, ou un sculpteur reverra à la baisse l’échelle d’un bronze monumental en fonction de l’espace qui lui est alloué. De même, le succès public dépendra de l’éducation artistique des visiteurs ou des spectateurs. L’offre et la demande, de moyens tant matériels qu’humains, influent sur la nature des créations, tandis que la divergence d’intérêt entre un distributeur et un artiste peut mener à la trahison de l’œuvre. Becker ne s’intéresse pas seulement aux beaux-arts, mais aussi au monde du cinéma, à celui de la danse et à celui de la musique. Du chef éclairagiste au guide conférencier, chacun tient un rôle plus ou moins déterminant dans cette organisation sociale de la création.

Ère du numérique
« Les mondes de l’art connaissent des transformations incessantes, graduelles ou brutales. De nouveaux mondes de l’art voient le jour, d’autres vieillissent et disparaissent. Aucun monde de l’art ne peut se protéger longtemps ou complètement contre les forces de changement, qu’elles proviennent de l’intérieur ou de tensions internes. » Howard S. Becker ne croit pas si bien dire, car l’Internet faisait une entrée fracassante une quinzaine d’années après la date de publication originale de cet ouvrage (1982), lequel peut paraître, de ce fait, obsolète. Ainsi, en parlant des besoins matériels réduits des poètes et des écrivains, Becker mentionne la machine à écrire, et, en discutant des nouvelles techniques, il cite la photocopie couleur. Cette révolution des modes de communication s’est immiscée à tous les niveaux du monde de l’art, pour en faire souvent disparaître certains aspects. À l’ère du numérique, un artiste armé d’un site Web personnel peut faire connaître son œuvre sans l’intermédiaire d’un agent commercial (marchand ou galerie) ni de la presse. Reste le bouche-à-oreille, positif ou négatif, qui demeure partie intégrante de ce système collectif. Aucune commission ne sera retenue sur ses transactions, personne ne viendra interférer sur sa production artistique pour lui prodiguer des recommandations ou des rappels à l’ordre ; et il ne dépendra pas des emplois du temps et des horaires des uns et des autres pour « exposer » ses travaux en ligne. Idem pour n’importe quel galeriste ne pouvant se permettre le loyer d’un espace bien situé. Sans parler des téléchargements et du piratage musical et cinématographique…
Si Becker semble avoir oublié le rôle de l’historien d’art, c’est que son analyse ne s’adresse qu’à ce qui entoure la naissance d’un artiste ou d’une œuvre d’art. Elle se limite d’ailleurs aux mondes de l’art occidental. Devant une étude aussi précise et accessible aux non-initiés, grâce à un style direct brillamment traduit de l’anglais, une édition entièrement réactualisée et révisée par Howard S. Becker aurait été la bienvenue. On se contentera donc de sa réédition, car, tel quel, l’ouvrage continue d’être une belle leçon  d’humilité pour tous les maillons de la chaîne.

HOWARD S. BECKER, LES MONDES DE L’ART, traduit de l’anglais par Jeanne Bouniort, Flammarion, collection « Champs », 1982, réédité en 2006, 384 p., 10,50 euros, ISBN 2-08080-149-X

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°236 du 28 avril 2006, avec le titre suivant : L’œuvre d’art, travail à la chaîne

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