Argentine

Listen, Here, Now !

Le Journal des Arts

Le 18 mars 2005

Un ouvrage de référence sur l’art argentin des années 1960 est publié par le MoMA.

L’urgence exprimée par le titre de l’ouvrage publié par le MoMA (Museum of Modern Art, New York) est emblématique de la crise politique qui affecte la société argentine à l’avènement de la dictature militaire du général Onganía (1996), frappant de plein fouet un secteur culturel en pleine effervescence. 376 pages de documents traduits pour la première fois en anglais et commentés par une génération d’historiens argentins nés à la fin des années 1960 donnent accès à un épisode de l’art argentin riche et méconnu.
Le premier chapitre, introduit par Marcelo Pacheco, concerne l’émergence au milieu des années 1950 de l’Arte Nuevo et l’apparition de nouvelles tendances : pop art, art conceptuel, installation et performance. Le contexte politique est à l’euphorie, marqué sur le plan international par l’idéologie du développement et, à l’intérieur du pays, par la satisfaction éprouvée à la chute du régime de Péron (1955) grâce à une partie de l’intelligentsia remontée contre le populisme et l’anti-intellectualisme du péronisme (mouvement autoproclamé « Revolución Libertadora »). Cette période se signale par un engagement décisif de l’État et de financeurs privés dans le domaine des arts plastiques : le Museo de Arte Moderno de Buenos Aires est créé en 1956 ; en 1958, l’industriel et collectionneur Torcuato Di Tella met sur pied sa propre fondation culturelle et ouvre en 1963 à Buenos Aires l’Instituto Torcuato Di Tella (ITDT), qui s’impose rapidement comme le centre névralgique de la création contemporaine.
Le chapitre suivant, introduit par Andrea Giunta, est consacré à Jorge Romero Brest (1905-1989), professeur d’histoire de l’art et d’esthétique à l’université, directeur du Museo Nacional de Bellas Artes puis de l’ITDT. Ardent défenseur de la peinture moderniste, il finit par se rallier aux nouvelles tendances de l’art contemporain. Sa direction de l’ITDT joue un rôle décisif pour l’art contemporain argentin, de l’installation-performance de Marta Minujin et Rubén Santantonin, La Menesunda (1964), à la série des Experiencias 1968 (expériences 1968). Cette dernière se solda par l’intervention des forces de police et la destruction de leurs œuvres par les artistes aux portes de l’institution, dans un contexte général de radicalisation politique. En 1970, le général Aramburu est exécuté par les Montoneros (extrême gauche péroniste), et l’ITDT est définitivement fermé.
Une troisième partie, introduite par Ana Longoni et Mariano Mestman, est consacrée à l’art conceptuel et à Oscar Masotta (1930-1979), critique littéraire, théoricien et artiste. Dans un texte intitulé « Después del pop, nosotros dematerializamos » (Après le pop, nous dématérialisons) écrit en 1967, il formule, en s’inspirant d’El Lissitsky, la notion de dématérialisation de l’œuvre d’art. Il a ensuite défendu l’idée d’un « Art des médias », utilisant les médias non sur le mode de la citation mais comme mode opératoire.
Oscar Terán évoque plus loin le rapprochement après 1968 entre pratique artistique et activisme et l’épisode exemplaire de Tucumán arde (Tucuman brûle). L’opération, conçue par des artistes de Rosario et de Buenos Aires, visait à instaurer un réseau d’informations en marge des discours officiels, sur la province de Tucumán, en pleine récession économique suite à la fermeture de raffineries de sucre, principale ressource économique de la région. En novembre 1968, après deux voyages d’études et de collecte de matériel documentaire, deux expositions sont organisées à Rosario et Buenos Aires en partenariat avec la CGTA (Confederación General de Trabajo de los Argentinos, scission de la CGT) ; à Buenos Aires, le lendemain de l’ouverture, les forces de sécurité du gouvernement menacent d’effectuer une descente au siège de la CGTA. Les artistes décident de retirer leurs œuvres, le collectif est dissous, abandonnant tout projet de publication.

Une initiative heureuse
On ne peut que saluer l’initiative du MoMA et se demander quelle institution française soutiendrait un tel projet éditorial. Si, depuis la fin des années 1980, l’art émanant de pays en marge des centres hégémoniques a acquis une visibilité sur la scène internationale, cette visibilité reste cependant partielle, circonscrite à un petit nombre de trajectoires individuelles coupées de leur contexte, au détriment de l’écriture de l’histoire, qui continue à se réduire à celle des pays dominants.

LISTEN, HERE, NOW ! ARGENTINE ART IN THE 1960'S : WRITINGS OF THE AVANT-GARDE, MoMA, New York, 2004, en anglais, 376 p., 32,95 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°211 du 18 mars 2005, avec le titre suivant : Listen, Here, Now !

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