Dimanche 21 octobre 2018

Chronique

L’image de l’histoire et l’histoire des images

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 12 février 2013 - 906 mots

Au discours de l’historien et à sa rhétorique scientifique, la modernité a associé d’autres approches : la mémoire passe aussi – surtout – par l’image, et la sensation.

Nom indispensable à une conversation versée dans la contemporanéité, Aby Warburg (1868-1932) méritait bien que l’on trouve enfin (et en langue française) une occasion de voir de plus près, « dans le texte », en quoi consiste l’entreprise si séminale de l’historien viennois. Son histoire personnelle même, avec les troubles de l’esprit qui conduisirent l’héritier de la Vienne fin-de-siècle et le savant inspiré à s’abriter dans l’institution psychiatrique, a contribué à ce qu’un demi-siècle après sa mort, et pour nous désormais, il incarne une quasi-figure d’artiste.

Dans le texte, puisque les planches reproduites dans l’édition que procurent les éditions L’écarquillé avec le concours de l’INHA (Institut national d’histoire de l’art) constituent le cœur de l’entreprise intellectuelle que l’on célèbre jusque dans les salons : L’Atlas Mnémosyne. Dans le texte mais par l’image, puisque c’est au travers de L’Atlas, entreprise relativement tardive dans l’itinéraire de Warburg, que lui vint cette pratique de la planche synoptique réunissant reproductions d’images, d’œuvres et de documents de toutes sortes, depuis le grand art Renaissant (c’est la première spécialité du jeune Warburg) jusqu’à la coupure de presse de la page fait-divers. Par cette culture du « montage », cet usage de la juxtaposition d’images comme modalité de la lecture et de l’interprétation, Warburg préfigure l’écriture contemporaine de l’art, du moins de beaucoup de pratiques d’artistes, et pas seulement d’artistes. L’ambition d’anthropologue (bien plus que d’historien) de Warburg rejoint un pan de la scène contemporaine, celle qui tutoie le documentaire mais invente ses langages.

Une belle démonstration de cette économie d’écriture se montrait au Fresnoy, à Tourcoing, il y a quelques semaines encore, avec l’exposition « Histoires de fantômes pour grandes personnes » : le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, déployait là, pour le dire cavalièrement, « sa » méthode d’après Warburg. La planche 42, que l’on retrouve désormais à la page 133 du livre, servait de point de départ thématique et méthodologique au parcours de l’exposition, avant la présentation spectaculaire et juste d’une « planche » didi-hubermanienne réunissant des extraits cinématographiques touchant à la « Déploration » ; Didi-Huberman livrait là « son » musée imaginaire (du moins l’une de ses salles, correspondant à un essai en cours, dans la veine de la bibliographie généreuse qu’on lui connaît). Musée imaginaire que l’on entendra aussi résonner du côté de Malraux. Avec une grande liberté mais aussi une justesse de ton, l’artiste américain Dennis Adams rappelait dans Malraux’s Shoes (2012), un film de 42 minutes que présentait récemment la galerie Gabrielle Maubrie (Paris), ce qui circule de Warburg à Malraux et jusqu’à nous. Dans un monologue, l’artiste incarne un Malraux réinventé, un Malraux imaginaire à proprement parler puisque campé à partir de la célèbre photo de l’ancien ministre dans son bureau.

Une Histoire vécue
Warburg, aujourd’hui, c’est aussi et surtout l’album réunissant 63 planches et 917 images, reproductions en noir et blanc que son auteur désignait simplement comme une « suite d’images » formant atlas, et qui constituent une édition d’un projet de travail que la disparition de Warburg laissa inachevé – mais qui contenait sans doute en soi son inachèvement. Car une autre modernité de Warburg est la nature fragmentaire de son écriture de l’histoire, contre-pied de l’énergie de synthèse d’un Ernst Gombrich. Cet autre Viennois n’en fut pas moins celui par qui l’entreprise warburgienne a réapparu, à travers le texte qu’il publia en 1970. En entrée d’album, l’historien de l’art Roland Recht [et ex-collaborateur du JdA] reconstitue méticuleusement le « roman » de L’Atlas en le replaçant d’abord dans une carrière commencée au tournant des années 1890. Et avec le travail mené au Warburg Institute à Londres où l’archive et la bibliothèque de l’historien ont trouvé refuge depuis 1933, le lecteur saisit l’aspect métastable du corpus warburgien. Son socle demeure la bibliothèque réunie selon une classification singulière, conçue comme un cabinet cerveau, et les planches, des outils heuristiques proches des allers et retours de la pensée. Mais d’une pensée par l’image. Roland Recht souligne aussi les enjeux intellectuels de la démarche, sa position décalée d’historien et l’accent mis sur une anthropologie des formes vécues de l’Histoire. Des formes vécues comme affects, émotions, que recoupe la notion de « Pathosformel » : une clef plus puissante que l’esprit formaliste qui règne à ses yeux dans la discipline historique de son temps. Il partage avec ses contemporains viennois la nécessité et l’urgence d’une forme incarnée de l’Histoire : Mnémosyne, déesse grecque de la mémoire et mère des muses, donne son titre à l’album. Le présent volume fait suite Miroirs de faille. Écrits I, paru chez le même éditeur en 2011.

On pourra sans doute voir dans le livre que le critique d’art Paul Ardenne publie sous le titre de L’Histoire comme une chair un héritage, presque un siècle après Warburg, de la nécessité d’une histoire qui n’appartienne pas qu’au savoir savant, mais aussi à la mémoire vécue, au monument subjectif, qu’elle s’incarne dans le présent. Les dix-sept chapitres de Paul Ardenne constituent autant de microrécits de sensations d’histoire, de sensation subjective partagées. Sa légèreté d’écriture convient bien à cette ambition singulière.

Aby Warburg, L’Atlas Mnémosyne, essai introductif par Roland Recht, 2013, coéd. L’écarquillé/INHA, 200 p., 45 €.

Paul Ardenne, L’histoire comme une chair, 2012, coéd. La Muette/Le Bord de l’eau, Lormont/Bruxelles, 160 p. 15 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : L’image de l’histoire et l’histoire des images

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