Vendredi 14 décembre 2018

Anthologie

L’histoire de l’art en territoire élargi

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2013 - 803 mots

L’introduction des « Cultural Studies » en histoire de l’art permet d’observer les enjeux de la recherche en art contemporain et de reconsidérer ses présupposés.

Honnies comme importation transatlantique intempestive, les Cultural Studies s’imposent pourtant dans leur filiation internationale, certes, mais avant tout comme un moteur sensible pour rendre compte des porosités dans les pratiques artistiques contemporaines. Les tenants encore nombreux d’un essentialisme de l’art qui fleure bon le XIXe siècle auront bon se récrier, le tournant culturel de l’art n’est plus guère un sujet de débat : il est de fait. Le bel isolement d’un art autonome que les modernes ont porté loin, sinon à son terme, n’a plus de place dans les ateliers : les arts se croisent, élitaires et vulgaires, politiques et d’intensité variable, dans une indifférenciation des langages et des vocabulaires. Il faut relire encore Asphyxiante culture de Dubuffet et se saisir néanmoins de tout moyen, pour la critique comme pour toute autre forme de saisie et d’appréciation de l’art, de se nourrir là où ça argumente, là où se produisent et se frottent des outils de pensées. L’anthologie que procure Annie Claustres est de cette nature. Sous le titre Le tournant populaire des Cultural Studies, c’est en historienne de l’art qu’elle a réuni treize auteurs et dix-sept textes qui décrivent une trajectoire intellectuelle. De 1955 pour le plus ancien (Edward P. Thompson sur William Morris) au plus récent (2007, Barbara Kennedy, consacré à la cyberthéorie), la sélection rappelle d’abord que c’est une construction historique européenne et volontariste qui donne leur direction aux études culturelles, quand s’imposent les signes d’indifférenciation des sources et réservoirs symboliques de l’art, avec les principes d’équivalence entre culture savante et vernaculaire, high et low, la prégnance des sphères médiatiques, bref tout ce dont le pop art est le symbole. Et l’on se souvient que le pop vient de Grande Bretagne.

L’école britannique
Aussi, l’anthologie reconstruit l’histoire intellectuelle en partant de Birmingham, de la création en 1964 au sein de son université d’un centre for contemporary cultural studies par Edward P. Thompson, Richard Hoggart rejoints par Stuart Hall, impliqués d’abord dans une réflexion sur la littérature et portés par un progressisme actif. La première partie, britannique, s’ouvre très emblématiquement sur une étude sur William Morris, qui avec sa vision des arts décoratifs a édifié, dès les années 1860, le sanctuaire « art ». Le fil de cette tradition théorique est clair : comment penser les formes des cultures populaires, leur ancrage dans les contextes sociopolitiques, et leurs interactions avec les arts constitués. Et c’est bien à partir des questions de méthode de l’histoire de l’art aujourd’hui qu’Annie Claustres construit la lecture, questions qui laissent les historiens de l’art en somme encore bien démunis, pris entre l’héritage académique de la discipline et la prise en compte de toutes les formes de contexte des choses de l’art. Les débats d’historiens – de ceux qui s’occupent d’histoire générale – ne sont pas clos, même si la discipline, par exemple depuis l’école dite des Annales dans les années 1930, n’a cessé de se bâtir des principes d’ouverture en termes d’objet comme de sources.
Les historiens d’art buttent parfois sur les limites de leurs champs, non pas seulement, par timidité intellectuelle, mais parce que leur territoire s’élargi plus vite que les instruments. Les débats au cours d’un colloque récent coorganisé en avril à La Piscine à Roubaix par l’INHA (« Sculpture, pouvoirs et politiques XIX-XXIe siècles ») le rappelaient, la question du monument ne pouvant à l’évidence se réduire à son histoire formelle, quand par exemple on réfléchit à la sculpture publique des années 1930 et 1940. Annie Claustres rappelle en préface comment les commissaires de High & Low au MoMA en 1991, malgré leur sujet, conservaient une « approche de l’histoire de l’art […] internaliste, celle des formes et des styles ce qui s’avère obsolète pour appréhender la problématique pointée dans toute la complexité de ses enjeux. » Et de signaler comment « le bouleversement culturel a en effet engendré un phénomène de mutation tant esthétique que politique, qui s’apparente à un renversement des normes de goût » (p. 16).

Alors au gré de la lecture, ce sont bien les questions d’aujourd’hui qui sont en jeu, à interroger les cultures populaires, la culture rock par exemple, mais aussi à élargir, ce que les universitaires américains vont faire à partir des années 1980, aux questions de genre, à la pensée féministe, ou encore aux aspects politiques qui donnent une dimension géographique à la formule qui fait sous-titre, cette « nouvelle cartographie du goût ». Ainsi de Raymond Williams (Marxisme et culture, 1958) à Stuart Hall en 1980, de Fredric Jameson (1993) à Slavoj Zizek (1997), les textes apportent au-delà de leurs sujets les éléments de ce que ce dernier auteur identifie comme une lutte pour « un savoir réfléchi » (p.417).

Annie Claustres, Le tournant populaire des Cultural Studies. L’histoire de l’art face à une nouvelle cartographie du goût (1964-2008), et 14 auteurs traduits de l’anglais et de l’américain par Françoise Jaouën, 2013, Les Presses du Réel, Collection Œuvres en sociétés, 424 p., 30 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°391 du 10 mai 2013, avec le titre suivant : L’histoire de l’art en territoire élargi

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