Mercredi 24 octobre 2018

Lévi-Strauss : haere po

Voyage au bout de la nuit amazonienne

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994 - 507 mots

Saudades do Brasil, le dernier ouvrage de Claude Lévi-Strauss, donne à voir près de deux cents photographies parmi les trois mille qu’il a prises lors de ses expéditions au Mato Grosso et en Amazonie méridionale entre 1935 et 1939.

Elles sont précédées d’un texte d’une vingtaine de pages où l’ethnologue dresse un constat terrible des changements sociaux affectant cette région du monde, et médite sur les conséquences du progrès technique qui altère aussi bien les structures sociales que l’environnement. Saudades do Brasil, plus que tristesse ou mélancolie, est \"une grande statue qui s’enfonce doucement dans la boue\", sentiment de Rémo Guidieri observant la civilisation des îles Salomon.

Claude Lévi-Strauss est Terai’i, le récitant des Immémoriaux de Victor Segalen. Haere po, il est gardien de la culture et des généalogies, celui qui voyage dans la nuit du savoir, à la fois acteur et témoin d’une acculturation irréversible.

Regards, cris et chuchotements
Comme le chamane Yanomami définit un espace-temps à l’aide de la fumée d’une plante hallucinogène, périmètre de guérison de l’infortune individuelle et collective, à la fois autonome et imbriqué dans l’univers, la composante immatérielle, l’esprit de l’auteur, forme une structure avec la vision du monde des Indiens qu’il a photographiés.

Saudades do Brasil, véritable Einfühlung dont Simone Weil aurait pu montrer la signification intellectuelle et religieuse autant qu’esthétique, ou Robert Vischer, le sentiment optique des formes, est l’antithèse de l’œuvre d’ethnologues qui s’entêtent à produire exclusivement des planches d’anatomie, qu’aucun souffle venu du cosmos ne vient animer et qui ressemblent à une œuvre de mort. Et pour paraphraser H. Lavondès, en réussissant là où l’ethnologue, s’il s’en tient à sa démarche scientifique, ne peut qu’échouer, Claude Lévi-Strauss rachète l’ethnologie de sa tare originelle.

L’œil de Poussin
Claude Lévi-Strauss nous avait prévenu dans Le Regard Eloigné, en 1983, qualifiant l’esprit de "produit et partie du monde, qui accomplit des opérations qui ne diffèrent en nature de celles qui se déroulent dans le monde depuis le commencement du temps."

Dix ans après, il réalise une analyse structurale de l’œuvre de Poussin dans Regarder Écouter Lire ; une femme mystérieuse, apparaissant sur le tableau Et in Arcadia Ego, matérialise l’irruption du surnaturel sur un théâtre rustique, et chaque figure, groupe de figures, et l’ensemble de Eliezer et Rebecca forment trois niveaux d’organisation emboîtés l’un dans l’autre, la beauté du tout possédant une densité particulière.

L’œil de Poussin est de même nature que celui de l’objectif de Claude Lévi-Strauss, apparition du surnaturel sur le théâtre amazonien.

Chaque figure de Saudades do Brasil, chaque photo, et l’ensemble du livre – image d’un enfant faisant le salut fasciste et la ville de São Paulo qui s’opposent à une petite fille Nambikwara dormant nue à même la terre – sont encore les mêmes niveaux d’organisation dont l’ensemble conceptualise une vision du monde.

Saudades do Brasil n’est ni un album de photos exotiques, ni le témoignage d’une culture à jamais enfoncée dans la boue. Saudades do Brasil, c’est notre présent qui nous saute au visage.

Claude Lévi-Strauss, Saudades do Brasil, 226 pages, Éditions Plon, 290 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : Lévi-Strauss : haere po

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