Lundi 28 septembre 2020

Chronique

L’esthète et l’oiseau

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2016 - 961 mots

Psychologie des émotions, théorie des attentions et autres neurosciences à l’appui, Jean-Marie Schaeffer fait valoir dans son dernier essai la force singulière de l’expérience esthétique et le plaisir qui en découle.

Il en va d’un étonnant paradoxe avec le livre de Jean-Marie Schaeffer intitulé L’Expérience esthétique. Voilà en effet un volume important pour une approche de l’art des plus fondamentales, qui pourtant s’engage à ne pas parler d’art, ou presque. Ni même d’« esthétique » dans la définition banalisée du mot, dans son acception « molle », dit l’auteur (p. 40), qui la fait presque se confondre avec celle d’« artistique ». La démarche de l’auteur – par ailleurs directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, un établissement connu pour favoriser la liberté disciplinaire – vient de l’esthétique philosophique. L’Art de l’âge moderne, publié en 1992, propose une relecture majeure de l’héritage romantique dans l’art moderne européen, tandis qu’en 2000 paraît son Adieu à l’esthétique. Ainsi, pour mieux parler d’art, L’Expérience esthétique s’intéresse à une part qu’il considère comme non spécifique à la réception des œuvres, soit l’expérience elle-même, partagée par tous les faits du monde qui touchent à nos perceptions. Et il va pour cela puiser dans plusieurs registres de savoir et d’arguments de nature scientifique : la psychologie cognitive, la neuro-physiologie, la psychologie des émotions et les théories de l’attention.
Mais que l’on ne s’y trompe : le livre, par ailleurs rédigé de manière simple et directe, conduit par le « je » de l’auteur, est accessible car il fait appel et écho chez le lecteur à l’expérience vécue. Et il se construit sur des notions attentivement précisées, des analyses patientes qui annoncent leur méthode et leurs enjeux, et des exemples qui vont des expérimentations de laboratoire aux œuvres, littéraires en particulier – Münchhausen et Proust –, mais pas seulement, puisque l’on croisera aussi Quentin Tarentino, Brian De Palma et Cy Twombly. De l’essai exigeant, il garde la clarté et un appareil scientifique, comme on dit, avec chapitrage rigoureux, index et références ainsi qu’un précieux glossaire.

Perception et attention
« Comme toute expérience consciemment vécue, l’expérience esthétique émerge de relations cognitives et émotives préattantionnelles, [pourtant] l’expérience esthétique possède une forte singularité [p. 45] » : c’est en effet l’objet du livre, qui va recourir à des savoirs et des disciplines délaissés ou malmenés dans le vocabulaire traditionnel de l’art. Ceci, en articulant – et c’est là le grand mérite du volume, par-delà la scientificité de la démarche –, le registre perceptif, général et déjà complexe, à celui de l’attention, c’est-à-dire au cadre de représentation que je me fais de l’objet perçu. Et en matière d’art, le moins que l’on puisse dire est que notre savoir et notre volonté de croire, notre attente sont déterminantes. Quelle est leur part dans la relation que j’entretiens au monde et aux choses de l’art ?

Schaeffer ne propose pas une définition des objets qui sont donnés par l’art, mais introduit à la multiplicité de ce qui fait la réception, et plus encore ma réception de ceux-ci. Il interroge ensuite la question de l’attention dans ses fonctionnements, sa force d’intensification et de focalisation au sein des flux perceptifs, sa nature dynamique, proposant de reconnaître des profils ou des styles cognitifs (convergents, divergents, ou encore particuliers dans le cas de l’autisme). Les exemples tirés de travaux scientifiques viennent éclairer en permanence le texte. Ainsi quand l’auteur considère le mode d’attention de la rime dans la poésie, qui ne relève à l’évidence pas d’un niveau informationnel (p. 104).

La « valence hédonique »
Schaeffer prend aussi en compte la question des émotions, en objectivant la mécanique de l’émotion et de ses ressorts, loin de la manière si souvent bêlante et creuse dont elle est l’objet dans le rapport aux œuvres, drapée dans l’irrationalité sinon la magie. Comment rit-on, pleure-t-on, comment le tragique sait-il être objet de plaisir ? La question du plaisir esthétique est au cœur du troisième chapitre : à quel point la « valence hédonique » (j’aime/j’aime pas) détermine-t-elle ma réception ? Quelle économie de la dépense me conduit, tant il est vrai que toute émotion est consommatrice ? Si la « valeur intrinsèque de l’art » change cette économie, elle appartient non à l’objet que je considère, mais à mon idée de l’art seulement – et c’est déjà beaucoup, surtout quand il s’agit de partager mon expérience d’une œuvre.

Entre Platon et les neurosciences, Schaeffer visite nombre de théories et d’enquêtes : le siège cérébral du plaisir, la sélection des stimuli, le rôle du « calcul hédonique », c’est-à-dire de la tendance humaine à la recherche du plaisir… La complexité de nos « calculateurs » cérébraux se précise, toujours sous les traits de l’hypothèse argumentée, jamais en forme d’assertion définitive.

Le chapitre V et dernier relève la dimension de l’« universalité anthropologique », non pas de l’art, moins encore de tel ou tel art, mais de la compétence à l’expérience esthétique. Schaeffer, sans aveuglement relevant d’un antispécisme trop rapide, observe l’oiseau-berceau dans ses comportements singuliers de séduction à travers la construction de nids élaborés. Mais l’oiseau vise la reproduction de l’espèce. Pourquoi l’homme « dépense »-t-il autant dans cette expérience ? En empruntant entre autres à la biologie la « théorie des signaux coûteux » (p. 275 et suivantes), l’auteur replie la figure de l’esthète sur certains rituels qui forment nos cultures : la « maison des esprits » en Nouvelle-Guinée et le studiolo de la Renaissance, mais aussi la fiction littéraire. Autant de projets qui nourrissent le contact avec le monde dans son immanence, par cette relation qui s’oublie et fait prendre à tous les objets de la relation, et aux œuvres plus encore, les qualités qui sont pourtant et avant tout le fait de l’expérience dynamique du monde.

Jean-Marie Schaeffer, L’expÉrience esthÉtique, 2015, éd. Gallimard, coll. « NRF Essais », 386 p., 20 €.
J.-M. S., Adieu à l’esthÉtique, 2000, PUF, rééd. éditions Mimesis, coll. « L’esprit des signes », 98 p., 10 €.
J.-M. S., L’art de l’Âge moderne. L’esthÉtique et la philosophie de l’art du XVIIIe siÈcle à nos jours, 1992, éd. Gallimard, coll. « Essais », 456 p., 32,50 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°457 du 13 mai 2016, avec le titre suivant : L’esthète et l’oiseau

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