Mémoire

Les critiques, l’artiste, les livres et Le Livre

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 19 juin 2012 - 808 mots

Trois ouvrages offrent au lecteur la place de témoin privilégié de l’histoire et la construction des œuvres.

En art plus encore qu’ailleurs tant l’implication subjective y importe, les acteurs sont amenés, au gré des cycles générationnels, à redérouler leur mémoire personnelle, leur témoignage. Il en va parfois d’un mouvement d’auto-légitimation, de mise au point, mais aussi de transmission, quand l’itinéraire singulier contribue à l’écriture de l’Histoire. Ainsi des Chroniques d’une scène parisienne signées par Anne Tronche, (lire aussi JdA n° 368, p. 16) gros volume de plus de 500 pages illustrées, qui sont la suite en forme de boucle de l’itinéraire d’une auteure et critique d’art active et constante dans ses engagements depuis une quarantaine d’années. Sur un ton propre et clairement posé en introduction, Anne Tronche revendique le décentrement, la non-exhaustivité et la mémoire des choses et des gens : la mémoire personnelle et non la reconstruction analytique ou la mise en perspective problématique.

Choisissant de préférence aux « systèmes formels » les « attitudes » des artistes et du témoin privilégié qu’est le critique, ces chroniques mettent en scène les moments où environ soixante-dix artistes actifs à Paris inventent et tracent leur chemins, parallèles (mais qui se croisent souvent) à celui de l’auteure. Autant de textes monographiques, nourris de faits et d’éléments de contexte, de paroles rapportées, d’éléments d’analyse conservés dans la perspective initiale plutôt que reconsidérés à l’aune de la distance historique et conceptuelle, de documents photographiques, qui se lisent avec l’aisance de la chronique vive et précise. Ils rendent compte pour finir d’enjeux parfois contradictoires, selon les trajectoires artistiques singulières. Il en reste donc non pas des catégories articulées pour l’histoire, mais plutôt la sensation du vivant, du faire, du geste, mettant le lecteur dans le présent des œuvres : ainsi le témoin privilégié nourrit de belle manière une histoire qui reste à écrire.

Vidéo et espace
C’est aussi une démarche critique, fondée avant tout sur la fréquentation des œuvres et des artistes que propose Mathilde Roman, avec son On stage, La dimension scénique de l’image vidéo. En identifiant avec justesse la question des espaces de réception de la vidéo au travers d’une analyse précise des œuvres de quinze artistes, de Dan Graham et Michael Snow à Maïder Fortuné et Laurent Grasso, en passant par David Claerbout et Eija-Liisa Ahtila, l’auteure analyse méthodiquement les œuvres et les effets de sens qui en découlent. La rhétorique sensible des dispositifs s’en trouve déployée, au travers d’une attention descriptive précise, presque trop même car prenant le risque de modéliser l’expérience du spectateur. Cependant, la perspective historique des contaminations entre espaces tant physique que symbolique de la vidéo, du cinéma et plus encore du théâtre est pertinemment ouverte avec des remarques et des références venues de chaque champ, touchant à l’invention de la scène moderne comme à l’usage constructiviste de l’espace.

Le lien avec la scène est encore fort autour des modes de présence du personnage, dans le rapport très plastique de relation figure-fond. L’image projetée, entre fixité de la salle de cinéma et black cube déambulatoire est aussi une question vive pour le spectateur d’aujourd’hui. On trouvera bien sûr des absents étant donnée l’étendue du domaine (le scénographe expérimentateur Jacques Polieri par exemple) : rien cependant qui retire son mérite au volume de Mathilde Roman.

Œuvre protéiforme
Sous le titre de Vol. 13, la monographie (entre catalogue, livre-concept et essai en acte) de Klaus Scherübel permet de mesurer le travail de cet artiste d’origine autrichienne, qui vit désormais à Montréal après avoir passé plusieurs années à Paris, et mène avec grande exigence et une diversité revendiquée (p. 105) une œuvre où le livre, l’objet livre comme la réalité imaginaire de celui-ci est central. Précisons : ce ne sont pas n’importe quels ni tous les bouquins qui portent le travail de Scherübel; pas les livres, mais Le Livre œuvre ultime conçue mais non réalisée par Mallarmé, objet par excellence de la radicalisation de l’écriture poétique. Reprenant des étapes de travail et d’exposition depuis 1999, ces 190 pages réunissent des œuvres (installations, photographies, objets, éditions…), un entretien avec l’artiste et des essais de Jean-François Chevrier et Patrice Loubier : tout cela dessine la singulière trajectoire de Klaus Scherübel, empruntant à la littérature, au cinéma (à travers l’écrivain héros tragique de The Shining), à la peinture, à l’action, pour réfléchir à ce que peut être une attitude d’artiste face au monde. Avec Vol. 13, Scherübel réussit là où Mallarmé n’est pas parvenu. Indispensable !

- Anne Tronche, Chroniques d’une scène parisienne, L’art des années soixante, 2012, Paris, Hazan, 496 p., 49 euros, ISBN : 978-2-7541-0430-2

- Mathilde Roman, On stage, La dimension scénique de l’image vidéo, 2012, Blou, édition Le Gac press, coll. Écrits, 180 p., 18 euros, ISBN : 978-2-36409-010-1

- Klaus Scherübel, Vol. 3, collectif, 2011, co-édition Fonderie Darling (Montréal) et S.M.A.K (Gand), 192 p., 28 euros, ISBN : 978-2-9805703-4-6

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°372 du 22 juin 2012, avec le titre suivant : Les critiques, l’artiste, les livres et Le Livre

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