Le vade-mecum du couronnement royal

Réflexions autour du manuscrit latin 1246 de la Bibliothèque nationale de France

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 31 août 2001

Rite politique autant que religieux, le sacre inaugurant le règne du roi de France était consigné dans un texte liturgique appelé ordo. Le manuscrit latin 1246, conservé à la Bibliothèque nationale de France (BnF), en est un exemple unique pour le XIIIe siècle, et témoigne des aspects nouveaux de l’idéologie royale à l’époque du règne de Saint Louis (1226-1270). Quatre historiens proposent une analyse de ce document selon des approches différentes – idéologique, liturgique, iconographique ou musicale – mais avec une même rigueur scientifique. Très complet, l’ouvrage comprend l’intégralité du texte latin accompagné de sa traduction, et reproduit grandeur nature les riches enluminures médiévales.

“La plupart des rois du Moyen Âge n’étaient pas saints. En revanche, ils étaient sacrés. Plus exactement, ils étaient consacrés au cours d’un rituel nommé le ‘sacre’ (en latin consecratio)”, précisent les auteurs de l’ouvrage entièrement dévolu au manuscrit latin (1246) de la BnF. Connu depuis des années, le document n’avait jamais fait l’objet auparavant d’une recherche spécifique et exhaustive. Tandis que Jacques Le Goff en explique la portée idéologique et Éric Palazzo la structure liturgique, Jean-Claude Bonne s’intéresse au corpus des images et à leur interprétation. Enfin, Marie-Noël Colette évoque l’aspect musical du texte et restitue la dimension sonore de la cérémonie. Du départ du palais aux serments de fidélité, du dépôt sur l’autel des instruments du sacre à la messe solennelle, en passant par l’onction ou la remise des insignes, chaque auteur examine à sa manière le déroulement du rituel. Par son lien avec le règne de Saint Louis, moment crucial dans l’histoire de l’idéologie monarchique, l’ordo revêt une signification particulière : il ne s’agit pas d’un livre liturgique à l’usage des clercs pour servir à une cérémonie, mais bien d’un “miroir des princes”, révèle Jacques Le Goff, “un programme des principes idéologiques qui doivent inspirer le roi dans sa fonction et dans sa pratique de gouvernement”. Les auteurs soulignent ainsi l’importance de la procession de la sainte ampoule – contenant l’huile céleste qui donne au roi le pouvoir de guérir les écrouelles –, symbole par excellence du caractère sacré de la royauté française. Si Jacques Le Goff signale la tendance de l’ordo à affirmer la supériorité du roi de France – le “Roi Très-Chrétien” –, sur les autres monarques de la chrétienté, Éric de Palazzo parle de “propagande en faveur de l’image de la royauté sacrée”. Le programme iconographique du manuscrit, minutieusement décrit par Jean-Claude Bonne, semble accentuer cette vision. L’arrivée de la sainte ampoule, mais aussi l’onction du roi sur la tête à l’aide d’une aiguille – l’huile se transmet ainsi directement de Dieu au roi, sans passer par les mains de l’archevêque –, la scène de l’échange des couronnes et le cortège final exclusivement laïc correspondent à l’idéal de royauté développé par Saint Louis, attaché à exalter l’image de la monarchie capétienne. Le roi pourrait d’ailleurs être le commanditaire du manuscrit, destiné alors à l’éducation du dauphin. Pour Jean-Claude Bonne, il ne fait nul doute que les quinze enluminures représentent le “trait le plus original du manuscrit”. Reproduites dans leur totalité et au format réel, elles révèlent une multitude de détails, ayant chacun un rôle bien précis. Le cadre architectural interne, constitué d’arcades trilobées, l’alternance de rouge et de bleu, rythment ainsi le décor, permettent d’associer scènes voisines ou groupes de personnages. La planéité de l’image, la blancheur des chairs et la similitude entre les figures plongent la scène dans une autre dimension et lui confèrent un caractère sacré.

- Jacques Le Goff, Éric Palazzo, Jean-Claude Bonne, Marie-Noël Colette, Le Sacre royal à l’époque de Saint Louis, éditions Gallimard, 2001, 333 p., 260 F, ISBN 2-07-075599-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°131 du 31 août 2001, avec le titre suivant : Le vade-mecum du couronnement royal

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