Mercredi 28 octobre 2020

Chronique

Le spectateur interactif

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 4 juin 2014 - 789 mots

Une profusion d’ouvrages examinent la façon dont notre expérience du monde, dans ses enjeux pratiques et sociopolitiques, est remodelée par la technologie. Une question qui concerne l’artiste et s’étend au regardeur.

« Notre engagement dans la technique est désormais l’horizon indépassable de notre être. Non plus opposés à la technique, mais avec elle, nous formons un moi “cyborg” plus ou moins indifférencié. Il est temps d’abandonner une résistance d’arrière-garde et, épousant la technique une fois pour toutes, il nous incombe de donner à son évolution une orientation saine. » Ainsi le philosophe canadien Andrew Feenberg, dans son récent Pour une théorie critique de la technique, formule-t-il (p. 124) la situation que nous connaissons. Sa position, fataliste au premier abord, est une reprise ambitieuse d’un débat majeur chez les philosophes modernes. Attachés à une temporalité propre de la production de la pensée philosophique, ceux-ci se sont trouvés distancés par la vertigineuse accélération des évolutions de la technique, et plus encore par la diffusion des nouvelles technologies jusqu’au plus commun de notre expérience du monde.

Prenant appui sur les grandes réflexions du XXe siècle sur la technique, de Martin Heidegger à Bruno Latour en passant par Jürgen Habermas (rien moins), Feenberg contribue à une
reconsidération partagée par nombre d’essayistes sur notre condition technologique, à distance tant des enthousiasmes béats que des attitudes de refus massif, dans le prolongement de son étude de 2002 traduite en français sous le titre de (Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique. Bien plus, la question est désormais de mesurer ce que produisent nos usages réels dans les contextes démocratiques.

Si la réflexion sur la machine a souvent été menée pour elle-même, aujourd’hui, en particulier avec l’Internet et l’omniprésence de l’ordinateur, elle ne peut faire l’impasse des pratiques réelles et des appropriations personnelles, pour interroger spécifiquement comment « les plus importants de ces changements concernent la capacité d’agir (agency) démocratique » (p. 128). Le rapport à la dimension socio-politique est ce qui manquait à McLuhan en son temps, qui s’en est tenu, rappelle Clément Sénéchal (dans son « Médias contre médias, la société du spectacle face à la révolution numérique », p. 109), à la réaction psychologique et aux effets sensoriels de la machine, « sans jamais rien dire de ses enjeux pratiques ». Et de préciser : « En fait, McLuhan exfiltre la question du pouvoir. »

C’est à la lumière des pratiques partagées et de la multiplicité des comportements individuels des utilisateurs, dans la diversité des usages et des interfaces, que se précise désormais notre destin technique : d’ores et déjà, c’est non seulement le travail mais toute l’action qui est transformée, l’expérience du monde. Et la manière même dont savoirs et langages se forgent entre corps et machine, ce qu’explore le volume collectif dirigé par Bernard Stiegler, « Digital Studies. Organologie des savoirs et technologie de la connaissance ». Celui-ci décrit le champ disciplinaire des humanités numériques, des technologies intellectuelles et de l’accumulation des données, des « data ».

Rôle du cinéma
Étrangement, dans le champ de l’art, ces questions paraissent souvent bien lointaines, comme si elles épargnaient notre rapport aux œuvres. Pourtant, les nouvelles technologiques ont à l’évidence conquis le territoire, non seulement de la production artistique mais aussi de l’expérience des regardeurs. L’interactivité, technique ou non, y est désormais un mot-clef. Et s’associe même à notre rapport au cinéma, qui ne se contente plus de la linéarité narrative depuis longtemps, mais se révèle primordial « dans la capacité qu’ont eue certains artistes à imaginer les premiers dispositifs interactifs » : c’est l’un des points de départ (introduction, p. 17) du volume dirigé par Jean-Marie Dallet et intitulé Cinéma, interactivité et société. Les quelque vingt-deux essais réunis ici touchent tant à la réflexion théorique qu’à la démonstration par l’exemple et en référence à nombre d’œuvres, du rôle du cinéma vis-à-vis du « nouveau type d’interactivité [qui] se développe depuis la fin des années 1960, lié aux recherches sur l’intelligence artificielle et à l’évolution des sciences cognitives, qui intègre un mode d’interaction complexe où le spectateur partage le même espace-temps qu’une entité incarnée de type robotique, note pour sa part l’universitaire Anne-Marie Duguet (p. 191). Il n’est plus confronté à une seule image, mais à des “agents” doués de comportement “intelligents” avec lesquels il peut établir un dialogue. »

Le paysage se précise, au travers des essais, des études et des textes d’artistes, sur un aspect de l’art aux formes imprévisibles, forgé, plus encore que par les technologies que l’on dit « nouvelles », par des formes encore à inventer d’attention et d’attitudes des spectateurs, à la mesure, dans le champ de l’expérience esthétique, des transformations du monde. Cinéma, interactivité et société constitue une solide voie d’accès à ces pratiques actives et interactives.

Andrew Feenberg, (Re)penser la technique, éditions La Découverte/M.A.U.S.S., Paris, 2004, 240 p., 20 €.

Andrew Feenberg, Pour une théorie critique de la technique, trad. Iketnuk Arnaq et Véronique Dassas, éditions Lux, Montréal, 2014, collection « Humanités », 472 p., 22 €.

Clément Sénéchal, Médias contre médias, La société du spectacle face à la révolution numérique, éd. Les Prairies ordinaires, Paris, 2014, 224 p., 16 €.

Digital studies, Organologie des savoirs et technologies de la connaissance, collectif sous la direction de Bernard Stiegler, éditions Fyp, Paris, 192 p., 2014, 24,50 €.

Cinéma, interactivité et société, collectif sous la direction de Jean-Marie Dallet, 2013, coéd. Université de Poitiers/CNRS/VDMC, Bruxelles, 424 p., 30 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°415 du 6 juin 2014, avec le titre suivant : Le spectateur interactif

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