Le peintre et la balançoire

Fragonard sous la lunette de Newton

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 19 juin 1998

Caractéristique physique essentielle de notre monde, la pesanteur a aussi une valeur poétique dont Étienne Jollet entreprend la description dans un essai savant qui prend pour point de départ la peinture de Fragonard.

Dans un paysage où les feuillages deviennent nuageux, saisie par une lumière qui l’isole de son environnement, une jeune femme se balance sur une escarpolette au-dessus du regard enchanté de son amant présumé. Les jupons sont pris par les flux de l’air, et un soulier vole dans les airs tandis que l’autre semble ancré dans le bosquet. Peint en 1767, les Ha­sards heureux de l’escarpolette de Fragonard fournit à Étienne Jollet le modèle exemplaire d’un rapport contradictoire au mouvement, qui fait l’objet au XVIIIe siècle d’une longue et passionnée querelle. Fragonard, mais aussi Watteau et Chardin, parmi d’autres en ce siècle des Lumières, ont repris dans de nombreux tableaux ces états incertains dans lesquels se trouvent les corps. De façon extrême, la pesanteur dans ce tableau-ci est “simultanément valorisée et niée”, et ouvre à une série d’ambivalences dans l’interprétation que le spectateur peut en faire.

Car, au-delà des relations que l’art entretient plus ou moins discrètement avec les progrès scientifiques, en l’occurrence les théories newtoniennes, cet essai interroge la question, capitale entre toutes, du voir et du savoir. Mais il interroge aussi, au-delà de la connivence première et des interrogations critiques qui lui succèdent, les conditions d’appropriation de l’œuvre par le spectateur. “Voir, savoir, avoir : telles sont les formes de maîtrise de l’œuvre dont Fragonard se joue ici, les enchaînant dans des glissements constants”. Avec une rigueur parfois éprouvante, Étienne Jollet met en perspective ces questions qui trouvent des prolongements jusqu’à l’art moderne, et démontre en même temps que la grâce apparemment futile de Fragonard masque des enjeux importants.

Étienne Jollet, Figures de la pesanteur, Fragonard, Newton et les plaisirs de l’escarpolette, Édition Jacqueline Chambon, collection “Rayon art�?, 176 p., 145 F. ISBN 2-87711-181-4.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°63 du 19 juin 1998, avec le titre suivant : Le peintre et la balançoire

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