Obsession

Le « continuum des fesses »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 3 février 2006

Catherine Millet se plonge dans les désirs de Salvador DalÁ­.

L’intérêt pour l’œuvre de Dalí semble prendre de nouvelles tournures. Des tournures autrement moins convenues que celles qui, en masquant la complexité d’un itinéraire artistique largement et sans doute mal connu, ont isolé cette figure entre un avant-gardisme réputé outrancier et une image publique d’histrion. Ce que la biographie de Michel Nuridsany (Flammarion, 2004) ou l’album monographique que lui a consacré Robert Radford (Phaidon, 2004, pour la version française) ont esquissé, le volume de Catherine Millet le déploie cette fois vraiment dans sa complexité, dans son ambition, dans son intelligence propre. Elle a pris un parti qui fait de ce Dalí et moi un livre vraiment singulier, où cohabitent deux aspects de l’écriture de l’auteure : le travail de lecture et d’analyse des œuvres, qui fait d’elle, directrice de la rédaction de la revue Art press, la critique à l’écriture précise ; mais aussi, doté de la même précision, le « rôle-titre » de La Vie sexuelle de Catherine M., ce livre qui mériterait son succès international ne serait-ce que pour la voix singulière qu’il donne à l’expérience sexuelle féminine. Il faut dire que Dalí donne de la matière à ce parcours dans les figures libres de la sexualité et du désir, selon une grammaire érotique personnelle et élaborée, pas tant débridée qu’assumée.

Miroir à la critique
Le petit Salvador devient tôt un « obsédé visuel », note Millet, et il se reconnaîtra longtemps en « parfait pervers polymorphe », cultivant attention voyeuriste, penchant scatologique, imagination phantasmatique, bref, entretenant un rapport de saisie érotique du monde, entre pulsions et projections narcissiques. Illustrant en 1935 la « méthode paranoïaque critique », Dalí liste les événements surréalistes de la journée, tels « la pollution nocturne, le faux souvenir, le rêve, la fantaisie diurne […], le caprice nutritif, l’hystérie anamorphique […], l’éternuement régional, la brouette anale, l’erreur minime[…] »
Le parcours de Catherine Millet passe des textes (journaux, conversations, souvenirs – Dalí a régulièrement écrit et publié) aux tableaux, suivant l’empreinte d’une véritable vision érotique en peinture. Entre provocation et expérience de la liberté, fort de ce « réalisme extrémiste » (Millet) dont il est capable, l’artiste catalan explore les figures du désir, entre tentation homosexuelle et onanisme, en passant bien sûr par la femme incarnée : Gala, sa compagne à la ville et en peinture. Du Spectre du sex-appeal (1934) à Jeune vierge autosodomisée par sa propre chasteté (1954), nombre de toiles sont ainsi traversées de dispositifs désirants, mis en relation avec des images, des extraits d’écrits, mais aussi avec des œuvres d’autres peintres (Alain Jacquet, Richard Hamilton). L’excès n’est jamais loin, mais avec cette retenue, cette distance, cette absence de pathos qui est sans doute le fondement de l’intérêt de Catherine Millet pour l’érotique Dalí. La limite de l’entreprise tient à ce que, par la projection assumée de l’auteure sur l’artiste, elle rajoute d’une certaine manière à l’ambiguïté de l’édifice Dalí : ainsi achève-t-elle le livre en superposant la biographie vécue et le personnage de l’artiste, faisant glisser les qualités de l’un sur l’autre.
À qui finalement prête-t-elle la sagesse qui conclut le livre ? À une construction complexe et problématique qui est celle de l’artiste, cette figure subtile et vacillante entretenue ici dans sa dimension de mythe, tendue comme en miroir à la critique elle-même.

CATHERINE MILLET, DALÁ? ET MOI, Gallimard, collection « Art et artistes », 192 p, 60 ill. n&b, 21 euros, ISBN 2-07077-104-0

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°230 du 3 février 2006, avec le titre suivant : Le « continuum des fesses »

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