Dimanche 18 février 2018

Essais

L’artiste et son public

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008

La scène actuelle et sa perception en débat dans deux ouvrages récents

L’historien et critique d’art Jean Louis Schefer qualifia d’une formule percutante la critique d’art, comme une «  histoire de l’art, sans l’histoire  ». Au-delà du paradoxe apparent, le mot pointe justement la question de la méthode et des relations entre critique et histoire de l’art, une question posée mais pas toujours résolue au seuil des volumes qui régulièrement tentent de mettre l’art contemporain en perspective. Avec son Art & aujourd’hui, volume de 440 pages publié chez Phaidon en français, à peine six mois après la version américaine originale, Eleanor Heartney propose une démarche d’ensemble convaincante pour rendre compte de l’art des années 1980 à nos jours. Elle prend soin d’éviter les figures obligées d’une histoire faite de successions, de filiations, aux dépens des simultanéités, des parallèles et des désordres de la production artistique. Prenant appui sur les relations entre l’art et divers aspects de la vie sociale contemporaine, la critique américaine a déterminé seize axes qui forment autant de chapitres, que de petits essais thématiques. Ainsi, ne s’encombrent-ils pas du coup des définitions techniques ou stylistiques, et n’évitent-ils pas pour autant une forme de «  localisme  ». C’est bien d’un livre américain qu’il s’agit, et le choix, sinon les thèmes, sont assez habilement construits pour répondre à des problématiques partagées dans le monde occidental ou occidentalisé. Pourquoi pareille ambition n’est-elle pas née en Europe, de sorte qu’elle s’appuie sur des œuvres plus accessibles, plus familières  ? C’est ainsi, il faudra encore que «  notre  » histoire soit faite d’ailleurs, avec une bibliographie très anglo-saxonne (mais qui autant que possible donne les références des traductions) et une liste d’artistes vus d’Amérique. L’expérience d’Eleanor Heartney comme critique pour Art in America, pour le New York Times et depuis longtemps pour Art press, et professeur dans les universités et écoles d’art soutient l’effort de synthèse qui se dégage des différents chapitres, dans un souci du «  grand public  » et du lecteur non spécialisé visé par l’ouvrage. Au risque de raccourcis quand, par exemple, l’abstraction est qualifiée par le fait qu’elle «  déroute les visiteurs  » (p.  66). Mais les développements campent des notions claires et plutôt efficaces, appuyées sur des cas précis et souvent des œuvres bien choisies et reproduites. Les seize chapitres ainsi proposés offrent autant d’entrées assez didactiques, interrogeant les relations à la culture populaire, à l’abstraction, à la représentation, à la narration, au temps… Le chapitre «  Art & spiritualité  » est assez exemplaire d’une ambition de synthèse qui, en s’appuyant sur des lectures d’œuvres et d’attitudes d’artistes, décrit leurs déterminations sans les y réduire. «  Art & mondialisation  » marque cependant une limite du paysage offert, en ne faisant de la question qu’un sujet des œuvres (comment l’art occidental rend compte de la réalité de l’élargissement de la perception). Tout cela sans s’ouvrir pour autant à des artistes actifs sur d’autres scènes qu’occidentales. Pourtant, le dernier chapitre, sous le titre «  Art & public – réinvention du spectateur  » révèle une limite des conceptions qui portent le volume, prêtant à la participation du public l’effet «  d’une démocratisation de l’art  » et d’une «  réinvention du spectateur  ». Une ambition moderne, qui pourrait fort se révéler politiquement naïve.

La position de l’observateur
Cela surtout à la lire à la lumière du propos qui traverse le dernier volume de Jacques Rancière. Avec son Spectateur émancipé, il nourrit une réflexion décidément d’actualité autour de la figure du public et du spectateur (lire le JdA n°266, 5  octobre 2007 et n°270, 30  novembre 2007), ce tiers de l’œuvre et de l’artiste dont l’approche ne peut aujourd’hui se réduire à une question sociologique. Partant de l’espace du théâtre, Rancière entend activer une autre voie que celle qui condamne le spectateur à être «  naturellement  » passif et à se trouver activé par la manifestation de l’œuvre d’art. «  Face à l’hyper théâtre, qui veut transformer la représentation en présence et la passivité en activité, elle [cette troisième voie qu’explore Rancière] propose à l’inverse de révoquer le privilège de vitalité et de puissance communautaire accordée à la scène de théâtre pour la remettre sur un pied d’égalité avec la narration d’une histoire, la lecture d’un livre ou le regard posé sur une image  » (p.  28). Et si le spectateur n’était pas si abruti  ?  L’hypothèse mérite d’être suivie, en particulier quand l’art touche aux questions du politique… Rancière entretient ici l’examen critique d’une situation, la nôtre, au travers du regard porté dans ces pages plus directement qu’il ne l’a fait jusque-là sur les œuvres contemporaines.

Eleanor Heartney, Art & aujourd’hui, 2008, Paris, éditions Phaidon, 448 p., 460 ill., relié, 75 euros, ISBN 978-0-7148-5856-2.

Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, 2008, La Fabrique éditions, 152 p., 13 euros, ISBN 978-2-9133-7280-1.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : L’artiste et son public

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