Mercredi 19 février 2020

Rétrovision

« L’Angélus » est acquis pour une somme record en 1890

L’achat conjoint des deux Rembrandt par le Musée du Louvre et le Rijksmuseum d’Amsterdam

Par Julie Paulais · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2015 - 745 mots

Après dix-huit mois de tractations secrètes et de rebondissements, le Musée du Louvre et le Rijksmuseum d’Amsterdam vont acheter conjointement deux portraits inestimables peints par Rembrandt en 1634.

Propriété de la branche française de la famille Rothschild depuis plus d’un siècle, les deux tableaux avaient bien failli quitter le sol français pour retourner dans la patrie de Rembrandt. Le mécénat de la Banque de la France dans le montage financier n’est pas sans rappeler l’achat en 1890 de L’Angélus de Jean-François Millet par Alfred Chauchard, acquisition qui suscita en son temps beaucoup d’émoi.

Des Magasins du Louvre à la collection d’œuvres d’art
Alfred Chauchard (1821-1909) est un homme d’affaires, cofondateur en 1855 avec Auguste Hériot et Charles Eugène Faré des Grands Magasins du Louvre, situés dans l’immeuble abritant aujourd’hui le Louvre des Antiquaires. En 1885, il vend ses parts et se lance dans la constitution d’une collection de peintures et d’objets d’art. Disposant de sommes colossales, il forme rapidement un vaste ensemble, composé essentiellement des peintures de l’école de Barbizon, dont onze tableaux de Millet.
L’Angélus, que Jean Guiffrey, conservateur du Louvre, qualifiera en 1911, dans la Revue de Musées de France, de « tableau le plus célèbre de l’œuvre de l’artiste, et celui pour lequel Millet avait une prédilection », est déjà bien connu des amateurs et du public. Vendu 1 800 francs par Millet à M. Feydeau, le tableau passa ensuite de main en main, ce qui eut pour effet de faire rapidement monter sa cote, avant d’être finalement adjugé 160 000 francs à l’industriel Eugène Secrétan.

Le 1er juillet 1889, lors de la vente de la collection Secrétan, le Musée du Louvre espère acquérir quatre des tableaux les plus fameux : L’Angélus de Millet, la Remise des chevreuils de Courbet, l’Intérieur hollandais de Pieter de Hooch et le portrait de Pieter van den Broecke par Frans Hals. Mais cette tentative n’aboutit pas. « Huit cent mille francs avaient été prêtés par des amateurs groupés déjà par le sentiment qui a réuni depuis les Amis du Louvre », relate Jean Guiffrey, dans la Revue des Musées de France. Les deux tableaux modernes sont d’abord retenus : le Courbet, au prix de 76 000 francs, et le Millet, qui atteignit le chiffre, fabuleux alors, de 553 000 francs. Cependant, le Parlement ne peut voter en temps voulu le crédit demandé pour rembourser les prêteurs, à la grande joie de la droite royaliste, qui s’opposait à l’acquisition d’un tableau signé du chantre du prolétariat rural. Des dons permettent au moins de conserver au Louvre la Remise des chevreuils, mais L’Angélus est cédé à l’Art American Association, qui envisage de le donner au Metropolitan Museum of Art à New York.
C’est finalement Alfred Chauchard qui arrache l’œuvre à la convoitise des collectionneurs américains, pour une somme jamais atteinte, 800 000 francs-or, soit environ 8 millions d’euros actuels. Cette acquisition fait alors l’objet d’un engouement médiatique sans précédent, les gazettes saluent ce geste patriotique qui permet « de conserver à la France » le célèbre tableau, devenu « le plus cher du monde ».

Selon le souhait d’Alfred Chauchard, toute sa collection est léguée à sa mort à l’État français pour une mise en dépôt au Musée du Louvre. Cette importante donation, estimée à 33 millions de francs-or, comprend des œuvres qui comptent aujourd’hui parmi les chefs-d’œuvre du Musée d’Orsay, telles les peintures Campagne de France(1814), d’Ernest Meissonier et Le Vanneur (vers 1848) de Millet.
Selon Jean Guiffrey, « cette tentative avortée [le 1er juillet 1889] n’avait pourtant pas été inutile […] elle avait révélé à tous la pauvreté du Louvre, l’insuffisance de ses ressources et l’incertitude des secours demandés au Parlement ». Une constatation qui peut aisément s’appliquer à notre actualité, la somme demandée par les Rothschild correspondant à vingt ans d’acquisitions du Louvre. Pourtant l’achat de L’Angélus diffère sur un point essentiel : il s’agit d’un artiste français. Les deux chefs-d’œuvre de Rembrandt n’ont pas bénéficié d’un soutien patriotique à la hauteur de celui manifesté pour Millet, alors même que la Banque de France était prête à acquérir les deux tableaux. L’entourage de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, laisse entendre que « cela aurait été un Delacroix ou toute autre œuvre qui se réfère à une époque cruciale de l’histoire de France, il est évident qu’on aurait classé les deux ». Finalement, cette nouvelle tentative avortée aura sans doute eu pour mérite de poser les fondements de la notion de « trésor européen ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°445 du 13 novembre 2015, avec le titre suivant : « L’Angélus » est acquis pour une somme record en 1890

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