Mercredi 19 décembre 2018

Chronique

La vérité ou les histoires de l’art

Une recherche profonde de vérité, une pensée dynamique de l’art, associées à la peinture et à la photographie de propagande

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2009 - 887 mots

L’ambition de vérité de l’art est le moteur du petit essai de Philippe Sers, bon moderne, nietzschéen, historien des avant-gardes et éditeur. Avec Vérité en art, paru il y a un an, il prend position comme « moderne classique », avec un savoir de l’histoire de l’art des plus respectables. Il se lance non sans verve à l’assaut du contemporain en se donnant l’objectif d’« élaborer les principes d’une authentique science des fonctions et possibilités de l’art vis-à-vis de la valeur absolue de vérité, de justice et de beauté [p. 27] », faisant profession de foi d’un essentialisme revendiqué et se réclamant de la résistance… au temps, sans doute. Voilà donc une conception du temps historique qui laisse mal présager de toute réconciliation avec le présent, puisqu’elle préfère la présence divine à l’horreur sociale.

Gestes d’artistes 
C’est que « l’histoire de l’art est une religion de l’art », note Henri Meschonnic en conclusion de son Pour sortir du postmoderne. Il précise : « L’art et le discours sur l’art, étrangement, ont un minimum en commun. […] Le problème, pour tout observateur de l’art, est celui de tout observateur. L’amour de l’art, au lieu de le rapprocher de l’art, paradoxalement, l’en sépare. […] Comme l’amour de la poésie n’est pas la poésie, et peut même être son pire ennemi [p. 163]. » Meschonnic, disparu en avril dernier au moment où paraissait ce volume, avait pris depuis longtemps le chemin de la pensée poétique. Essayiste, traducteur et poète, il a bataillé sur une voie singulière, d’une anthropologie poétique, qui a mis sa réflexion hors des modèles communs et en a fait, comme dans ce dernier livre, un auteur vivifiant. Sa reprise du couple modernité postmodernité y est menée à partir d’une pensée du temps dynamique. Parcourant avec verve les conceptions de la modernité et, avec et contre Jean- François Lyotard, de la postmodernité, embrassant un champ large de références et de domaines artistiques, bataillant avec la rationalité de la pensée occidentale, il produit une critique positive du contemporain, attachée en particulier à l’idée de rythme. « Le postmoderne est une volonté de pouvoir sur l’art. […] Vous voulez sortir de cette mascarade : pensez rythme. » Le sien en tout cas est stimulant, laissant même la place au désaccord. Le numéro 12 et dernier paru de la revue Dits, portée par le Musée des arts contemporains du Grand- Hornu en Belgique, rejoint par le traitement qu’il donne à son thème, bien moins convenu qu’il en a l’air, la pensée dynamique de l’art et du travail artistique. Gestes d’artistes (Michel François, Robin Rhode, Angel Vergara, Édouard Levé), écriture cinématographique et en particulier du film d’art dans son rapport au geste de l’artiste, questions de danse et d’écriture de l’histoire de l’art (sur Georges Didi-Huberman) : si la maquette peut le désorienter, le lecteur n’en sera pas moins très heureusement sollicité dans son geste propre, avec une belle « main » éditoriale et ses angles arrondis.

Aux marges de la peinture 
Bien sûr, elles sont en anglais, pas forcément faciles à trouver ni bon marché, mais les deux publications qui suivent sont une exhortation au polyglottisme. Catalogue d’une exposition du SAM (Seattle Art Museum) pendant l’été 2009, Target Practice : Painting Under Attack 1949-78 façonne un parcours aux marges de la peinture, là où le geste – encore lui – a contribué au déplacement du paradigme de la peinture comme genre. Physicalité, détournement, iconoclasme, violence, ironie, jubilation, déconstruction, l’histoire qui s’écrit là, à l’initiative de Michael Darling, conservateur au SAM et auteur de quatre essais originaux, est la bienvenue pour entendre ce qu’il en est de l’hypothèse historique de la peinture aujourd’hui. Cinquante artistes, d’Arman à Lawrence Weiner en passant par Niki de Saint Phalle, Lucio Fontana, Jasper Johns, Jackson Pollock, Robert Rauschenberg, Shozo Shimamoto, Hélio Oiticica, John Baldessari, Iain Baxter, Mel Bochner, Daniel Buren, Alberto Burri, Asger Jorn, Yves Klein ou Edward Krasinski, sont évoqués avec des oeuvres souvent peu familières des circuits européens de collectionneurs. Autre traversée historique associée à l’exposition qui s’est tenue au Macba (Musée d’art contemporain de Barcelone) fin 2008 (lire le JdA n° 293, 12 décembre 2008, p. 11), Public Photographic Spaces reprend et illustre, avec beaucoup d’images et des textes d’époque ou des reprises (Benjamin Buchloh, en particulier), l’histoire de la photographie de propagande et ses rapports avec la construction de l’espace social, de 1928 à 1955. Ce parcours dans l’espace physique de la photo est fondamental pour mesurer les enjeux de l’image dans l’espace public aujourd’hui. Le volume est sévère, gros et cher, mais fera référence.

- Philippe Sers, Vérité en art, éditions de La Villette, « collection Passage », 2008, 76 p., 9 euros, ISBN 978-2-91- 545633-2.
- Henri Meschonnic, Pour sortir du postmoderne, éditions Klincksiek, « collection Hourvari », 2009, 184 p., 17 euros, ISBN 978-2-25203717-1
- Dits #12, Printemps-été 2009, Denis Gielen, rédacteur en chef, édité par le MAC’s Grand-Hornu, Belgique, 2009, 135 p., 18 euros, ISBN 978-2-930368-31-3
- Target Practice : Painting Under Attack 1949-78, sous la direction de Michael Darling, édité par le Seattle Art Museum, Seattle, 2009, 156 p., 46 euros, ISBN 978-0-932216-64-9
- Public Photographic Spaces : Exhibitions of Propaganda, from Pressa to The Family of Man, 1928-55 sous la direction de Jorge Ribalta, édité par le Macba, Barcelone, 2008, 500 p., 62,20 euros, ISBN 978-84-92505-06-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°309 du 18 septembre 2009, avec le titre suivant : La vérité ou les histoires de l’art

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