Mardi 11 décembre 2018

Publications savantes

La fragile économie des revues de musées

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 26 février 2013 - 1258 mots

Les publications scientifiques des musées français n’échappent pas à la crise de la presse. Certaines trouvent une seconde vie sur Internet.

La loi de 2002, dite loi « musée », le rappelle, « contribuer aux progrès de la connaissance et de la recherche ainsi qu’à leur diffusion » est au cœur des missions du musée. Pour ce faire, de nombreux établissements publient de véritables revues scientifiques, trop souvent méconnues et parfois noyées parmi les catalogues, petits journaux, documents pédagogiques, gazettes et autres bulletins au lectorat plus large. Dans cet espace saturé de publications et à l’heure où est annoncée chaque semaine la mort de l’édition papier, certaines de ces revues tirent cependant leur épingle du jeu, pariant sur des formules qui ont fait leurs preuves ou misant au contraire sur les nouvelles possibilités offertes par le numérique.

Les revues scientifiques historiques

Reine d’entre elles, la célèbre Revue des musées de France, Revue du Louvre appartient à la première catégorie. La publication bimestrielle a changé plusieurs fois de titre mais jamais de ligne éditoriale. Héritière du déjà bimestriel Bulletin des Musées de France lancé au début du XXe siècle, elle offre toujours aux musées français un espace où faire connaître leur actualité (ouvertures, rénovations, nouvelles acquisitions…), ainsi que des études approfondies sur les collections publiques et leur histoire. Un établissement particulier y est ponctuellement mis à l’honneur ; c’est le cas du palais et des musées de Compiègne qui bénéficient de nombreuses études dans les deux derniers numéros. Malgré des titres assez similaires, cette revue scientifique n’a rien à voir avec Grande Galerie, Le Journal du Louvre, magazine trimestriel beaucoup plus grand public et cette fois centré sur l’établissement parisien. Édité par le musée, ce dernier présente les acquisitions, les prêts en cours et les divers événements, tout en accordant également une place aux Amis du Louvre et autres mécènes. Au rang des revues historiques toujours éditées figure le semestriel Monumental. La publication scientifique et technique des monuments historiques a fêté en 2012 sa vingtième année d’existence. Dans son numéro anniversaire, outre un passionnant dossier d’une quarantaine de pages consacré à l’abbaye de Cluny, la revue dresse un panorama des chantiers achevés en 2011, parmi lesquels la Maison carrée de Nîmes et la Porte noire de Besançon. Elle dédie également son chapitre technique aux méthodes de restauration des peintures murales. Dense, mais de grand format et abondamment illustrée, la publication est fidèle à l’esprit que ses créateurs avaient souhaité pour elle : scientifique, certes, mais aussi grande, luxueuse, « monumentale ». La revue est éditée par les Éditions du Patrimoine, le département éditorial du Centre des monuments nationaux, puisque, comme le rappelle Christian Dupavillon, ancien directeur du Patrimoine et l’un de ses fondateurs : « La recherche n’est pas rentable en matière de publication. […] Il n’y a que l’administration pour parler de l’usure des pierres de Notre-Dame de Paris ou de la fragilité de Saint-Pierre de Beauvais, poursuit-il, […] Il y a par exemple de moins en moins de revues publiées par l’administration des musées ».

Modestes et savantes publications
En parallèle de ces géants, certains musées de région particulièrement dynamiques parviennent pourtant à sortir régulièrement des revues de grande qualité scientifique. Ces musées peuvent s’appuyer sur des Sociétés d’Amis très actives, qui prennent souvent en charge jusqu’à la totalité des frais d’édition. Le Bulletin des Musées de Dijon n’a par exemple rien d’un traditionnel bulletin mensuel publié par de nombreuses associations d’amis. Véritable publication savante d’une lecture agréable, il fait intervenir restaurateurs, conservateurs et universitaires et propose des études approfondies en plus des bilans d’activités des différents musées de la ville. Dans le même esprit, Péristyles, les Cahiers du Musée des beaux-arts de Nancy se veut « le reflet des collections et de la vie du musée mais également un ensemble documentaire visant à la connaissance de l’histoire de l’art depuis la Renaissance jusqu’à la période contemporaine ». La petite revue souple, tirée à 1 800 exemplaires, publie bien sûr des articles de conservateurs et d’historiens de l’art mais aussi des entretiens avec des artistes vivants ou des collectionneurs en lien avec le musée. Chose assez rare pour être soulignée, elle maintient depuis 1992 un rythme régulier de parution. Les sociétés d’amis de châteaux s’engagent également dans ce genre de projet, et Versalia, épaisse revue en papier glacé de près de 200 pages publiée par la Société des Amis de Versailles, présente chaque année, sans interruption depuis 1998, les acquisitions et les collections du château dans des articles détaillés.

Avis de disparition
Tel n’est pas le cas de certaines revues pourtant réputées et nées dans des institutions de grande importance. Les Cahiers du Musée des beaux-arts de Lyon ont par exemple interrompu leur parution depuis le très beau numéro 2002-2006 et d’après le musée, aucun projet de relance n’est à l’ordre du jour et le choix a été fait de « privilégier d’autres éditions ». On ne peut que le déplorer tant la formule que proposaient ces Cahiers semblait prometteuse. 48/14, la revue du Musée d’Orsay, a elle aussi discrètement disparu depuis 2011. Le musée parle d’une « nouvelle version » qui serait à l’étude, voire d’un changement de nom, et « espère sortir un nouveau numéro fin 2013 ou début 2014 », mais sans apporter de précision supplémentaire. La parution des Cahiers du château et des musées de Blois a également été suspendue depuis 2009. Le bulletin était pourtant devenu une véritable revue sous l’impulsion de l’ancien directeur Thierry Crépin-Leblond, aujourd’hui à la tête du Musée de la Renaissance. À Blois, on insiste cependant sur le fait que « la revue n’est pas morte, loin de là, mais [qu’]énormément de retard » a été pris, avant d’ajouter que « même si la motivation est grande, sa publication n’est malheureusement plus prioritaire en ce moment par rapport aux autres missions du musée, comme le récolement ».

Stratégies pour pérenniser un titre
Dans ce climat de stagnation, une naissance est à signaler. Le Musée des beaux-arts de Caen a en effet lancé en 2010 la publication des Cahiers du Musée des beaux-arts de Caen. Conçue comme « un organe annuel pour faire le point sur la vie des collections, à la manière des très grands musées », selon le directeur Patrick Ramade, la revue est elle aussi réalisée grâce aux moyens financiers de la Société des Amis. En parallèle d’articles pointus, elle a ouvert quelques pages de son deuxième numéro aux autres établissements de Basse-Normandie et consacre une rubrique originale à l’étude d’œuvres du musée détruites pendant la seconde guerre mondiale.

Pour cette revue comme pour beaucoup d’autres se pose le problème de la diffusion, relativement restreinte (les Cahiers de Caen tirent à 500 exemplaires). Sans renoncer au papier, certaines publications scientifiques ont fait le pari de la mise en ligne, partielle ou intégrale. Le lecteur peut ainsi feuilleter quelques pages des Cahiers du MNAM sur le site du Centre Pompidou, où le magazine Code Couleur est, lui, diffusé en entier. Les numéros de Gradhiva, datant d’avant 2010 sont quant à eux intégralement disponibles sur revues.org. La publication, fondée par Michel Leiris et Jean Jamin en 1986, a été reprise par le Musée du quai Branly en 2005 et continue de paraître au rythme de deux numéros par an. Sur le même site sont également disponibles en version intégrale, Paléo, la revue chapeautée par le Musée national de la Préhistoire et In Situ, organe de diffusion annuel des professionnels du patrimoine et donc entre autres, des conservateurs de l’Inventaire. Parce que les collections sans musée ont aussi droit à leur périodique.

Légende photo

Monumental - Revue est éditée par les Éditions du Patrimoine, le département éditorial du Centre des monuments nationaux

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°386 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : La fragile économie des revues de musées

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