Lundi 20 septembre 2021

Livre

Jeanne Brun : Le catalogue prend une dimension encore plus importante lorsque l’expo n’a pas été vue par le public

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 24 août 2021 - 745 mots

Par la voix de sa présidente du jury, Jeanne Brun, le Filaf a récompensé le catalogue de la rétrospective Dodeigne, à la Piscine de Roubaix, une exposition fantôme dont le catalogue fera date.

Le choix de décerner le Filaf d’or au catalogue Dodeigne, Une rétrospective a-t-il été une évidence ?

Le caractère volontairement très ouvert du prix Filaf ne facilite pas les choses. En compétition cette année, Formes (livre jeunesse édité par Hazan) et Alison & Peter Smithson : Hexen-haus (livre d’architecture édité par Koenig) ne s’adressent pas au même public. Pour nous, jury, il nous a donc fallu nous déplacer tout le temps, nous mettre dans la peau du public visé afin de juger du livre. Mais c’est ce qui participe à rendre ce prix intéressant. Dodeigne, Une rétrospective s’est malgré tout détaché des neuf autres livres en compétition, non pour sa supériorité, mais parce qu’il participe d’un projet global, cohérent et habité : la confiance réciproque entre Germain Hirselj [le directeur de l’ouvrage], qui s’intéresse depuis toujours à l’artiste, le Musée La Piscine, engagé en faveur de la sculpture, et la famille de Dodeigne, qui a ouvert ses archives… Le jury a trouvé belle cette volonté de mettre à disposition d’un sculpteur peu connu les mêmes moyens que l’on mettrait à disposition d’un grand maître. Cela donne à cet ouvrage la force que l’on attend d’une monographie d’artiste : être au service d’une œuvre.

Vous parlez de monographie, non de catalogue d’exposition…

L’exposition a été installée, mais elle n’a pas pu ouvrir au public en raison du confinement des musées [elle devait ouvrir le 6 novembre 2020]. Cette période nous oblige, finalement, à revenir aux fondamentaux du livre. Le catalogue, c’est ce qui reste dans le temps après l’exposition ; or, il prend une dimension encore plus importante lorsque l’exposition n’a pas été vue par le public. L’exposition Dodeigne n’était par ailleurs pas la énième exposition de tel ou tel artiste, mais un unicum, que l’on ne verra pas ailleurs. Le fait que le catalogue Dodeigne ait été pensé dès sa conception comme un objet à part entière fait donc sens. C’est pour cela que je parle de « monographie ».

Quelles sont les qualités du livre ?

Je n’ai pas une passion pour les gros livres sur l’art, les coffee table books ; mais je trouve que le bloc massif de l’ouvrage [29 x 24,5 cm] correspond au projet – une rétrospective – et à l’œuvre – la sculpture monumentale. Germain Hirselj nous a révélé que le livre devait compter au départ 300 pages, mais que, face à la matière et à la générosité de la famille de l’artiste, il en fait au final 420. Par ailleurs, les essais, signés d’éminents spécialistes de la sculpture comme Serge Lemoine ou Paul-Louis Rinuy, sont d’une grande érudition. Malgré cela, l’ouvrage parvient à rester modeste et à servir l’œuvre, grâce au nombre et à la qualité des reproductions, à la sobriété de la mise en page, etc.

Comment définissez-vous l’œuvre de Dodeigne ?

Pour moi, Dodeigne était un personnage secondaire de la sculpture. Ce livre m’a donc fait découvrir autrement cet artiste. Je trouve intéressant qu’il ait traversé tous les stades de l’évolution formelle de la sculpture de la première moitié du XXe siècle, comme le primitivisme, en affirmant son travail. Et c’est dans la pluralité de ce travail, sculpté, dessiné et peint, que se dessine son univers. Là où j’ai vraiment été impressionnée, c’est par l’ampleur de sa production : Dodeigne est comme un héros discret dont on découvrirait en ouvrant l’atelier la masse du travail accompli. Ce travail prend un sens tout particulier à être appréhendé dans son ensemble.

Le jury a décerné le Filaf d’argent à Kelly Reichardt, l’Amérique retraversée, un essai situé à l’opposé de celui sur Dodeigne. Pourquoi ?

Personnellement, je me demande s’il n’y a pas dans l’édition d’art une sorte de prime « au poids » qui ne se justifie pas toujours. Ce livre va à l’opposé de cela. Il est plus modeste et plus léger que celui sur Dodeigne. Mais c’est un objet touchant qui se rapproche de la forme du carnet d’artiste, qui nous montre comment une œuvre se construit. II est la démonstration que l’art c’est aussi une trajectoire singulière, une pensée. J’aurais trouvé ce livre moins intéressant s’il avait voulu légitimer, par un bel « objet », la place qui revient à Reichardt dans l’histoire du cinéma. Là, il reste au plus proche de la création, c’est ce qui m’émeut.

Germain Hirselj (dir.),
Invenit/La Piscine, 420 p., 35 €.
Judith Revault-d’Allonnes,
De l’incidence éditeur/Centre Pompidou, 270 p., 18 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°746 du 1 septembre 2021, avec le titre suivant : Jeanne Brun : Le catalogue prend une dimension encore plus importante lorsque l’expo n’a pas été vue par le public

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