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ENTRETIEN

Jean-Luc Nancy, philosophe : « Nous sommes devant la possibilité d’un effondrement général »

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 12 juin 2020 - 931 mots

Le penseur analyse les bouleversements actuels de notre rapport au temps, à l’espace et à l’histoire, lesquels nous rappellent à la finitude, avant d’évoquer le suspens du temps induit par l’expérience esthétique.

Jean-Luc Nancy © Photo Alain Caron, 2019
Jean-Luc Nancy.
© Photo Alain Caron, 2019

En février, Jean-Luc Nancy publiait La Peau fragile du monde aux éditions Galilée, réflexion sur le rapport au temps. « Ce livre est né du désir de mêler à la préoccupation de demain un accueil du présent par lequel nous allons vers demain. Sans cet accueil, l’angoisse ou la frénésie nous dévastent. Et sans la préoccupation nous restons stupides »,écrit le philosophe en préambule de l’ouvrage, avant même l’épidémie de Covid-19.

Plus que jamais, le présent est devenu un sujet d’inquiétude. Quel temps s’est mis en place ?

Un autre temps, un autre rapport aux autres. L’humanité actuelle avait oublié ce genre de grande épidémie, du moins une partie d’entre elle, l’Afrique les connaît encore. La pandémie confronte à un présent complètement inattendu, bien que dans cet inattendu un certain nombre de choses fussent probables, si l’on se réfère aux études sur les virus et si l’on revient sur l’histoire de la circulation des maladies, des contagions. Du coup le temps se remet à bouger alors que l’on était dans une sorte d’« ici-maintenant » stagnant, étale, d’attente, toujours en train d’évaluer le passé et de préparer l’avenir dans une grande constance. On sentait que quelque chose allait se produire mais pas si soudainement. Le futur s’évanouit, s’ouvre un « à venir » plus lent, plus incertain, plus indécis. On ne sait pas ce qu’il va devenir.

Le rapport aux autres a pris une importance extraordinaire, même sous la forme de la plainte. Les situations où l’on ne peut se toucher, et auxquelles on ne faisait auparavant nullement attention comme le serrement de main, font éprouver sa qualité, son importance. Si la situation devait perdurer, nous perdrions plusieurs registres sensoriels.

Jean-Luc Nancy, La peau fragile du monde, 2020. © Éditions Gallilée
Jean-Luc Nancy, La peau fragile du monde, 2020.
© Éditions Gallilée
Dans votre livre, vous rappelez la phrase de Maurice Merleau-Ponty : « Le temps n’est pas un objet de notre savoir, mais une dimension de notre être. » La période que nous vivons ne nous réveille-t-elle pas à cette dimension ?

Elle réveille à cette dimension d’une manière justement très intéressante, tellement profonde qu’elle va chercher derrière le temps quelque chose qui concerne l’espace-temps, la relativité d’Einstein, c’est-à-dire que le temps et l’espace sont une même chose. L’expérience spatio-temporelle que l’on fait en ce moment fait que le temps se ralentit et s’accélère en même temps, que l’échelle du quartier, de la ville, du pays, et plus largement du monde est en train de se modifier, de se remodeler dans un enchaînement de dérangements et de changements sociaux, économiques et culturels tellement forts, profonds, qu’ils ne peuvent se faire qu’au travers de plusieurs générations.

Vous rappelez à ce propos que « Rome s’est effondrée sous son propre poids : sous le poids d’une incapacité à trouver elle-même le sens de son entreprise ». N’est-on pas aujourd’hui face à un effondrement de ce type ?

Bien sûr. Et cet état de grand malaise, d’angoisse de Rome, a déclenché le christianisme qui a apporté du sens là où il n’y en avait plus. Qu’est-ce qui s’effondre aujourd’hui ? C’est la maîtrise de la nature et de l’histoire par une techno-économie soi-disant capable de maîtriser les forces naturelles et sociales. Nous avons derrière nous des siècles tournés vers l’avenir où l’on s’attendait à ce que chaque génération fasse mieux que la précédente. Nous sommes maintenant devant la possibilité d’un effondrement général faute d’avoir une représentation d’autre chose. Nos ancêtres ont vécu avec la proximité de la mort et dans le savoir que, dans une ville, un pays, une épidémie peut causer des milliers de morts. Le Décaméron commence par une description de la peste. Mais aujourd’hui il y a plus : il faut nous habituer à l’idée que notre civilisation n’est pas seulement mortelle mais qu’elle est aussi meurtrière.

Cette période n’engage-t-elle pas le monde de l’art, voire les artistes eux-mêmes, à revenir à un autre temps de la création ?

La création n’aurait jamais dû devenir une espèce d’entité que l’on vénère. L’inflation de la création et du terme lui-même a des aspects comiques. Le mot « création » contient déjà à lui seul une inquiétude sur la nature de ce dont on parle. Il n’est pas étonnant que la création se sente mal dans un monde en train de disparaître. Nous sommes dans le temps que Nietzsche a appelé le nihilisme, temps où il n’y a pas d’idéal, pas de sens final aux choses. Mais justement, c’est l’attente d’un tel sens qui est ruineuse. Si l’humanité arrive à comprendre que son sens est limité, on retrouvera ce que connaît toute société ancienne ou archaïque : l’acceptation que la vie s’arrête, que c’est normal. Tant que nous continuerons à demander un sens absolu, infini à nos actes, nous serons déçus.

Est-ce à dire que « Voir le temps venir », pour reprendre le titre du séminaire organisé par l’écrivain Jean-Christophe Bailly à l’automne dernier au Jeu de paume, conduit tout un chacun à accepter le suspens du temps ?

Exactement. Car le temps qui vient n’est pas le temps qui dure. C’est le temps de l’approche, de l’imminence, de ce qui peut ou non avoir lieu. Le suspens, c’est ce qui se passe justement quand on est frappé, saisi par une œuvre d’art. On ne commence pas par la commenter. Il y a quelque chose de l’ordre du suspens dans notre réaction car elle n’est pas de l’ordre de l’avenir ni de la production. On est dans un ordre où on est à la fois saisi – retenu, mis en tension – et dessaisi de toute attente, de toute utilité…

Jean-Luc Nancy, La peau fragile du monde,
Éditions Galilée, 2020, 176 p., 22 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°547 du 5 juin 2020, avec le titre suivant : Jean-Luc Nancy, philosophe : « Nous sommes devant la possibilité d’un effondrement général »

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