Entre-nerfs

Les désastres de la guerre

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 16 octobre 2014 - 754 mots

Éminemment plébiscité, le catalogue d’exposition peut-il survivre à la manifestation qu’il accompagne ? L’ouvre-t-on encore, une fois les portes fermées ? Éléments de réponse avec une publication exemplaire.

Les rayons des librairies sont cruels. Y défilent des ouvrages nombreux qui, incontournables un jour, ont tôt fait de devenir périmés le lendemain. La faute moins à une recherche débridée qui rendrait caduques les trouvailles d’hier qu’à une actualité despotique faisant de la nouveauté le seul régime éditorial qui vaille. À cet égard, une publication mineure, pour peu qu’elle semble actuelle, donc impérative, sera, dans tous les sens du terme, plus visible qu’une réédition majeure ou qu’une traduction longtemps escomptée. Partant, le catalogue d’exposition, s’il est particulièrement prisé, eu égard à l’actualité qu’il porte, a tôt fait d’être taxé d’obsolescence. Closes les portes de l’exposition, ce type d’ouvrage disparaît des vitrines et des comptoirs pour devenir irrémédiablement un trophée domestique, le vestige indolore d’un temps passé, peut-être même perdu. Comment, donc, rendre au catalogue d’exposition sa noblesse et sa longévité, loin des exigences du marché et des fantasmes de l’oubli ? Aussi la récente fermeture de la manifestation lensoise ne rend-elle pas cette chronique hors délai, elle en légitime presque son intention : envisager la possible pérennité d’un catalogue.

Élégance
Relié, cet ouvrage de grand format (24,6 x 30 cm) est une coédition entre Somogy et les éditions du Musée du Louvre-Lens. La première de couverture, qui reproduit un détail de L’Oublié (1872) d’Émile Betsellère, plonge le lecteur in medias res : il sera question de la barbarie comme de sa cessation, de la furie comme de la désolation, de la plaie comme de la cicatrice. Les quatre cents pages de cette épaisse publication sont en tout point élégantes, depuis le grammage du papier et la subtilité de la police, deux éléments qui eussent mérité, en marge, d’être brièvement explicités, ainsi que le font certains éditeurs soucieux de défendre un contenu comme sa mise en œuvre (Dilecta, Paris-Musées). Les 576 illustrations trahissent par leur qualité le soin apporté à l’ouvrage et, par leur nombre, sa remarquable ambition : imager les guerres avec leurs héros et leurs résistants, leurs estropiés et leurs survivants, leurs grands hommes et leurs dormeurs du val. Si toutes les reproductions sont parfaitement légendées, ce qui évite un fâcheux va-et-vient avec une lointaine liste des œuvres, seules certaines d’entre elles – et pas nécessairement les plus attendues, ainsi La Mort du prince impérial (1882) de Paul Jamin – donnent lieu à des commentaires approfondis par des spécialistes. Irréprochable.

Essai
Tandis que le catalogue reprend le déploiement chronologique de l’exposition lensoise, de 1800 à nos jours, chacune des douze séquences étant introduite par un texte sur fond étain, la première partie de l’ouvrage abrite onze textes transversaux, et pour le moins stimulants. Fidèle à ses conceptions polyphoniques, Laurence Bertrand-Dorléac, directrice de la publication, a sollicité plusieurs voix afin d’aborder les rivages des guerres. Réjouissants, les essais d’Emmanuel Pernoud et de Jean-Luc Nancy, intitulés respectivement Massacre en chambre, et portrait de famille et Désastres, perte de l’astre, sont exemplaires en tant qu’ils permettent d’excéder le genre parfois convenu de l’essai de catalogue, avec ses passages obligés, son horizon d’attente et sa langue aride, pour habiter différemment un sujet, pour le faire scintiller de mille idées. Du reste, peut-être est-ce dans l’essai que réside l’avenir du catalogue, et plus exactement sa pérennisation. L’essai comme une manière d’ouvrir un projet, de ne pas le fermer, de ne jamais forclore le lecteur. L’essai comme une contestation d’un achèvement, comme une suspension de la pensée, une modestie de la réflexion. Comme une promesse. Comme une nécessité d’y revenir. De devoir y revenir toujours.

Contiguïté
Le présent catalogue dénote par sa prolixité et sa luxuriance. Les nombreuses œuvres convoquées, dont on regrettera qu’elles soient presque exclusivement bidimensionnelles, comme si la sculpture n’avait pas eu sa place dans cette vertigineuse odyssée, occasionnent des accords majeurs, permettent des rapprochements audacieux. Certaines contiguïtés visuelles – entre une gargouille de Reims et un tableau de Beckmann, entre un masque de Gonzalez et une encre de Masson – sont autant de brèches dans les certitudes, dans la linéarité de l’histoire. Cruelle, l’absence d’index passerait presque pour astucieuse : elle interdit les idées préconçues au profit de la flânerie et de la coïncidence. Elle permet de découvrir ce que l’on ne pensait pas trouver : des fantaisies spirites, des armes pour de faux, des cauchemars pour de vrai. Manière, comme chez Warburg, d’assurer le merveilleux hasard de la rencontre. Ce que les Anglais désignent sous le nom de serendipity.

Laurence Bertrand-Dorléac (dir.), Les Désastres de la guerre, 1800-2014, Somogy & Éditions du Musée du Louvre-Lens, 400 p. et 576 ill., 39 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°673 du 1 novembre 2014, avec le titre suivant : Les désastres de la guerre

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